Le cœur de l’Eurasie retrouve en France, ces dernières années, une place centrale dans le débat public et dans les imaginaires partagés, pour des raisons à la fois géopolitiques et culturelles : le grand public renoue périodiquement avec une fascination légitime pour les cultures de l’Asie centrale aux périodes anciennes et pour les jeux d’échange, d’influence et de domination qui relient entre elles, même indirectement, les sociétés occupant le vaste espace situé entre le Proche-Orient méditerranéen et les confins du monde chinois.
Deux expositions récentes, l’une à Nantes1 et l’autre à Paris2, illustrent cet engouement renouvelé, mais surtout éclairent les enjeux scientifiques et diplomatiques de l’écriture d’une histoire connectée à l’échelle transcontinentale. Dans les deux cas, en effet, la culture matérielle était mise à l’honneur pour faire apparaître l’ampleur et l’ancienneté des échanges artistiques, commerciaux, intellectuels et religieux, en plus des rapports politiques et militaires qu’entretenaient les empires successifs qui se partageaient l’espace eurasiatique : les riches publications issues de ces expositions témoignent de l’actualité scientifique, dans différentes disciplines connexes, de ces approches qui invitent à repenser l’histoire de la mondialisation (Favereau, 2023 ; Rante & Lintz 2022). Mais ces événements culturels et scientifiques ont également rendu manifestes les questions de diplomatie et de soft power qui entourent l’écriture de cette histoire, avec des phénomènes d’appropriation, de captation d’héritage, et de divergence d’interprétation.
Nous aborderons le sujet au prisme des imaginaires croisés, en nous intéressant à la question des représentations que des sociétés anciennes distantes, aux extrémités du continent, pouvaient avoir les unes des autres (dans la limite étroite de ce que nous pouvons en dire), mais d’abord et surtout en interrogeant la manière dont les « Routes de la soie » ont fait l’objet d’une conceptualisation scientifique à la fin du XIXe siècle, et en examinant quelques conséquences épistémologiques de cette conceptualisation pour la lecture des textes anciens. Il y a en effet un imaginaire scientifique de la ou des Route(s) de la soie qui, à cette époque, croise la géographie et la philologie, et dont les recherches contemporaines nous semblent, même lointainement, tributaires.
Les études historiques, ouvertes sur d’autres disciplines des sciences humaines, ont depuis le début du XXIe siècle renouvelé et diversifié les travaux sur ces voies d’échange et d’influence transcontinentales en connectant ou en redéfinissant les approches aréales, notamment dans le cadre des « Silk Road Studies » (citons simplement ici, à titre d’exemples significatifs, Frankopan, 2015 et Hansen, 2012, ainsi que Rong, 2022). Les « Empire Studies » ont également suscité des recherches fondées sur la comparaison entre empire romain et empire chinois, en particulier sous les deux dynasties Han (Mutschler & Mittag, 2008 ; Scheidel, 2009 et 2015). Nous voudrions aborder la question de ce que la littérature comparée, comme discipline, apporte de spécifique aux études sur la Route de la soie, dès lors qu’elle prend pour objets des corpus anciens. C’est donc en adoptant une démarche transversale, en comparatiste, des questions relatives à la conceptualisation d’un axe de transferts matériels et culturels qu’on tentera de contribuer ici à la réflexion collective.
1. Une histoire philologique de la Route de la soie
Dans l’article décisif qu’elle consacre aux inventions et réinventions successives de la Route de la soie depuis le XIXe siècle, Tamara Chin met en lumière l’événement que constitue l’introduction de cette expression sous la plume du géographe allemand Ferdinand von Richthofen, en 1877, et les enjeux épistémologiques liés à ses premiers emplois (Chin, 2013 ; Richthofen, 1877a). Elle montre en effet que la coexistence du terme allemand au pluriel (Seidenstrassen) et au singulier (Seidenstrasse) est révélatrice d’une tension définitionnelle. Dans le premier cas, il désigne l’ensemble des itinéraires empruntés par les marchands faisant transiter des matériaux précieux, dont la soie, de l’empire Han vers l’empire romain (mais aussi dans l’autre sens), puis parcourus par les voyageurs européens, dans une perspective transhistorique. Dans le deuxième cas, il renvoie d’abord à la route censée avoir été empruntée par la caravane dépêchée par le marchand Maès Titianos, au Ier siècle de notre ère, dont les indications aujourd’hui perdues auraient servi de source aux géographes Marin (Marinos) de Tyr puis Ptolémée (au milieu du IIe siècle) ; d’où les formules équivalentes « Route de la soie de Ptolémée », « de Marinus » ou « de Maès » (die Seidenstrasse des Ptolemaeus, des Marinus ou des Maes) également employées par Richthofen, qui en fait un usage critique (Chin, 2013, p. 198-208). L’expression devait rapidement passer au singulier dans d’autres langues européennes, en anglais dès 1878 (d’abord sous la forme « silk-traders route ») et en français en 1882 (par l’intermédiaire d’Élisée Reclus sur lequel nous reviendrons). La conceptualisation moderne de cet itinéraire s’inscrit dans une perspective géographique et géologique, marquée par l’enrichissement des connaissances scientifiques fondées sur l’expérience du terrain, ainsi que par la perspective d’une exploitation économique future de cette région du monde si elle était rendue accessible au chemin de fer : la lecture de l’espace au prisme du temps géologique et du temps de l’histoire humaine va de pair avec ces enjeux économiques et géopolitiques pour Richthofen et plus tard, dans les années 1930, pour son disciple Sven Hedin, comme le montre très précisément Chin (ce que résume la phrase « The original rhetoric of the Silk Road revival shaped a belief in geology as a science of time as well as space », ibid. p. 197). Mais c’est aussi une nouvelle manière de lire les textes de l’Antiquité gréco-romaine qui est promue par cette démarche, en affirmant la nécessité et la fécondité heuristique d’une confrontation des sources grecques et latines avec la tradition historiographique chinoise (« The novelty of Richthofen’s cartographic solution lays in his evaluation of classical antiquity from the perspective of Chinese historiography », ibid., p. 198).
Ainsi, les cartes géographiques élaborées par le baron allemand pour illustrer le premier volume de sa description de la Chine (Richthofen, 1877b), à la suite d’un séjour d’étude (entre 1868 et 1872) destiné à préparer l’ouverture de voies ferroviaires à travers le continent, agissent comme des artefacts intellectuels, au sens où elles manifestent visuellement la complémentarité entre ces traditions textuelles gréco-latine et chinoise : les indications géographiques issues de sources éloignées entre elles sont projetées sur un même espace figuré, qu’elles donnent à interpréter différemment. La « carte de l’Asie centrale offrant une vue d’ensemble sur les itinéraires de circulation de 128 av. J.-C. à 150 ap. J.-C. » (« Karte von Central-Asien zur Uebersicht der Verkehrsbeziehungen von 128 v. Chr. bis 150 n. Chr. ») en constitue l’exemple emblématique (Richthofen, 1877b, carte non paginée insérée entre les p. 500 et 501). Elle reporte des noms de lieux anciens sur un fond de carte représentant la géographie physique de cette région centrée sur le bassin du Tarim : en rouge figurent les toponymes issus des sources grecques et latines (d’après la géographie de Ptolémée) et en bleu, les toponymes issus des sources chinoises, en particulier des Annales officielles des deux dynasties Han (le Hanshu 漢書 principalement attribué à Ban Gu au Ier siècle ap. J.-C., et le Hou Hanshu 後漢書 dont la compilation est attribuée à Fan Ye au Ve siècle). La superposition des toponymes anciens sur ce fond de carte matérialise la volonté de confronter ces traditions de savoir, au bénéfice des sources chinoises qui permettent à la fois de corriger la représentation issue de Ptolémée, inadéquate sans cela, et de contribuer (grâce aux distances indiquées dans les textes) à l’élaboration d’une topographie moderne et scientifique de régions jusqu’alors mal connues. La conceptualisation de la Route de la soie par Richthofen, dans ses analyses comme dans son travail cartographique, est donc un travail d’interprétation des textes autant que de lecture et de représentation de l’espace.
En cela, sa démarche se situe au confluent de deux traditions fécondes et complémentaires au XIXe siècle, l’une géographique et l’autre philologique, qui font de l’Asie centrale, et plus particulièrement du bassin du Tarim, un pivot à l’échelle du continent eurasiatique, c’est-à-dire un espace intermédiaire et un lieu de circulation d’hommes et de marchandises à partir duquel il serait possible de penser, de manière transhistorique, la relation distante entre monde méditerranéen et monde est-asiatique.
On en trouve la trace explicite chez Élisée Reclus, dans la phrase même de sa Nouvelle géographie universelle qui introduit l’expression « Route de la soie » en français, cinq ans après la parution des travaux de Richthofen. À travers ce terme, il s’agit de saisir à la fois les échanges commerciaux et culturels, dans une perspective humaniste, et de faire de cette région le carrefour de l’Eurasie. Voici ce qu’il écrit en effet à propos de l’époque où la Chine, sous les Han, dominait le bassin du Tarim :
Les négociants suivaient alors cette fameuse « route de la Soie » que connurent aussi des marchands grecs, et c’est par cette voie ou d’autres chemins du plateau que s’introduisaient quelques-unes des précieuses denrées de l’Asie méridionale et que se transmettaient en même temps des récits, des légendes de la merveilleuse contrée du Gange. (Reclus, 1882, p. 8)
Mais quelques pages avant d’évoquer cette période historique bien documentée, Reclus se livre, en introduction à ce volume de sa Nouvelle géographie universelle consacré à « l’Asie orientale », à une méditation sur la séparation des peuples qui, à l’échelle du continent, se seraient répartis de part et d’autre de cet espace central, à une époque antérieure :
Depuis que les nations groupées sur les deux pentes du Pamir ont dû descendre plus avant dans les plaines, laissant s’élargir entre elles les zones désertes et les steppes que traversent seulement les pasteurs, les foyers de civilisation se sont écartés : le centre vital de la Chine s’est graduellement rapproché du Pacifique, tandis qu’un mouvement analogue s’accomplissait en sens inverse vers l’occident de la Babylonie, vers l’Asie Mineure et la Grèce. L’isolement se fit des deux côtés, et, pendant de longs siècles, nulles relations de commerce, nuls échanges d’idées ne purent avoir lieu du versant oriental au versant méditerranéen du continent. Seulement de lointaines rumeurs apprenaient aux populations des deux extrémités de l’Ancien Monde que d’autres nations habitaient par delà les fleuves et les lacs, les plateaux, les montagnes, les forêts et les déserts, et l’imagination transformait les hommes de ces pays si éloignés en monstres bizarres ou terribles. Les deux civilisations se développaient des deux côtés du continent, sans se connaître, sans avoir d’influence réciproque, suivant des évolutions parallèles et pourtant aussi distinctes l’une de l’autre que si elles étaient nées sur deux planètes différentes. (Ibid., p. 4)
En faisant de l’assèchement du bassin du Tarim la cause des migrations des peuples et d’une dissociation des « foyers de civilisation », Reclus pense de manière imagée et même fantasmée l’histoire humaine, selon le postulat d’un déterminisme géologique et climatique qui provoquerait l’éloignement décisif des peuples, dans un mouvement comparable à la dérive des continents. Ce qui nous intéresse, dans cette formulation, c’est qu’elle thématise l’imaginaire croisé qu’elle prête aux populations poussées vers l’ouest et vers l’est de l’Eurasie, c’est-à-dire vers les extrémités d’un ensemble géographique dont l’Asie centrale serait le pivot et dont, quelques pages plus loin, la Route de la soie apparaît comme l’axe structurant3. C’est donc ici un moyen de penser l’histoire parallèle des cultures est-asiatiques et méditerranéennes, en recourant à la notion discutable de « civilisation » pour désigner des ensembles culturels distincts et en postuler la continuité transhistorique.
Or de telles considérations, chez Richthofen et chez Reclus, sont elles-mêmes tributaires de travaux antérieurs et en particulier de l’ouvrage que fait paraître en français Alexander von Humboldt, en 1843, dans lequel le concept même d’Asie centrale croise les approches géographiques et géologiques (ce volume intitulé Asie centrale est sous-titré Recherches sur les chaînes de montagnes et la climatologie comparée) mais aussi historiques et philologiques (Humboldt, 1843)4. En effet, le polymathe prussien déclare dès l’introduction de l’ouvrage s’appuyer sur les travaux de son « collègue de l’Institut » Stanislas Julien, le sinologue de premier plan alors professeur au Collège de France sur la chaire de « Langue et littérature chinoises et tartare-mandchoues », dont il inclut des traductions inédites de textes chinois, après avoir vanté la fiabilité de ces sources chinoises pour le savant moderne (Humboldt, 1843, t. I, p. XXX)5. Il parle même, bien avant Richthofen donc, d’une supériorité des auteurs chinois anciens sur les géographes grecs et latins, notamment pour des raisons techniques (il insiste sur la précocité de l’invention chinoise de la boussole, p. XXXVII) et proclame la nécessité d’inclure ces corpus dans la bibliographie savante de quiconque envisagerait l’étude de cette partie du monde :
La connaissance des langues n’est pas seulement indispensable pour avoir accès aux sources mêmes et pour recueillir des notions qui resteraient condamnées à l’oubli ; elle l’est encore, et surtout quand on s’occupe de l’Asie centrale où tant de peuples divers ont laissé des traces de leur passage, pour faciliter une espèce d’examen philologique auquel le géographe, s’il n’est pas un simple dessinateur de cartes, doit soumettre les noms des rivières, des lacs et des montagnes. C’est le seul moyen par lequel on puisse découvrir des identités qui restent cachées dans les cartes sous des dénominations entièrement différentes. (Humboldt, 1843, t. I, p. L)
Ainsi, la science philologique doit seconder la science géographique, et ce par le croisement et la confrontation de sources diverses que le développement des études orientalistes permettra d’alimenter. Un exemple manifeste de cette nécessaire complémentarité est fourni par le chapitre intitulé « Éclaircissements sur les chaînes du Bolor et du Kouen-lun, d’après les textes chinois, traduits par M. Stanislas Julien », qui s’étend de la p. 441 à la p. 488 du tome II, et qui rassemble toutes les informations alors disponibles dans les sources anciennes chinoises, dont les traductions sont parfois assorties de commentaires codicologiques. Y figurent des textes dont la traduction ne sera publiée intégralement et indépendamment que bien plus tard par Stanislas Julien, et en particulier des extraits des relations de voyageurs bouddhistes célèbres pour avoir été chercher des corpus bouddhiques en Inde, dont Song Yun (VIe siècle) et Xuanzang (VIIe siècle). En affirmant la nécessité de donner une place aux sources textuelles chinoises dans les recherches européennes modernes, afin de croiser les toponymies pour mieux éclairer la connaissance géographique, Humboldt redéfinit le périmètre d’une science philologique cumulative, élargie aux domaines extra-européens, et par définition comparative :
Les études sévères dont s’honore notre siècle ne se bornent plus à la triple antiquité hellénique, romaine et sémitique ; elles se sont appropriées tout ce que les livres zend et les sublimes épopées de l’Inde offrent de noms de lieux et de noms de peuples de races diverses. Une moisson plus riche, ou pour le moins plus utile, mieux adaptée au progrès de la Géographie moderne est promise par la littérature du Céleste Empire et par celle des peuples d’origine tartare. (Ibid., p. XXXIII-XXXIV)
On comprend que la découverte de corpus nouveaux et plurilingues sur la Route de la soie, au tournant du XXe siècle, apporte des éléments déterminants pour ce domaine d’étude, réalisant en quelque sorte la prophétie de Humboldt. C’est le cas avec les missions d’exploration aboutissant aux grottes de Mogao à Dunhuang, dont Paul Pelliot (après Aurel Stein) rapporte en 1909 à Paris une somme considérable de textes en chinois, en tibétain, mais aussi dans d’autres langues anciennes de la région.
Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, où il occupe à partir de 1911 la chaire de « Langues, histoire et archéologie de l’Asie Centrale », Pelliot, en philologue et en homme de terrain, souligne ainsi l’essor récent des connaissances dans ce domaine grâce à l’enrichissement des sources textuelles et linguistiques rendu possible par les missions archéologiques : « Réduite jusqu’alors à des témoignages littéraires souvent tardifs, clairsemés, imprécis, l’étude de l’Asie Centrale a bénéficié à la fois de l’examen direct des vestiges archéologiques et de la résurrection de littératures insoupçonnées » (Pelliot, 1912, p. 98). L’étude de textes rédigés dans des langues comme le tokharien, le sogdien et ce qui ne s’appelle pas encore le khotanais (ces deux dernières étant des langues iraniennes) offre des témoignages historiques nouveaux. Elle ouvre des voies dans la connaissance des échanges matériels et intellectuels dont le Turkestan chinois (le Xinjiang d’aujourd’hui) apparaît comme un carrefour6. Ainsi, les corpus de textes retrouvés dans cette région sont aux yeux du savant moderne la trace des transferts culturels qui l’ont traversée, en particulier sur le plan religieux avec la diffusion du bouddhisme d’abord puis, sous les Tang, d’autres religions venues du monde iranien : « Les routes d’Asie Centrale, longtemps fermées par les troubles, s’ouvrent à nouveau, et presque coup sur coup arrivent en Chine trois grandes religions étrangères, le nestorianisme, le mazdéisme, le manichéisme » (ibid., p. 108). L’étude de ces transferts religieux reste de fait, depuis l’époque de Pelliot, un aspect notable des recherches menées aujourd’hui sur les échanges matériels et intellectuels à travers le continent, qui conduisent à revaloriser l’importance historique des espaces « intermédiaires » de l’Asie centrale7.
On voit que l’exploration physique du Turkestan chinois a ouvert pour Pelliot et ses contemporains un champ d’investigation textuelle ; pour le dire autrement, on peut parler d’une exploration philologique des Routes de la soie en ce début du XXe siècle.
Or on observe aujourd’hui un renouveau de la recherche consacrée aux relations entre monde chinois et monde iranien, qui fait explicitement écho aux travaux entrepris par Pelliot et ses contemporains. Un pionnier de ces études est en particulier remis à l’honneur : il s’agit de Berthold Laufer, auquel se réfère notamment l’historien Jeffrey Kotyk en introduction de son récent ouvrage Sino-Iranian and Sino-Arabian Relations in Late Antiquity (Kotyk, 2024), et dont la publication majeure, intitulée Sino-Iranica (Laufer, 1919), a même fait l’objet d’une réévaluation collective destinée à en mesurer la portée scientifique, cent ans après (Nissan, 2020). Cet anthropologue, polyglotte et polygraphe allemand émigré aux États-Unis, disciple de Franz Boas et chargé par lui de collecter du matériel ethnographique dans ses expéditions asiatiques, fut conservateur au Field Museum of Natural History de Chicago de 1908 à 1934. Mais c’est la somme philologique de Sino-Iranica qui nous intéresse ici. C’est en effet en étudiant systématiquement les transferts linguistiques de noms de plantes et des produits qui en sont dérivés (et dans une moindre mesure d’autres matériaux précieux), entre les langues iraniennes et le chinois ancien, que Laufer entend éclairer la culture matérielle et les échanges effectués au cœur de l’Asie, dans un sens et dans l’autre, aux époques anciennes8. Il procède par collation et comparaison des sources textuelles, en tenant compte des nouvelles découvertes matérielles mais aussi des progrès de la phonologie historique pour reconstituer des termes iraniens anciens à partir des transcriptions chinoises (le corpus de textes en chinois qui nous sont parvenus étant prépondérant) : c’est donc l’analyse linguistique rigoureuse qui, croisée avec d’autres types de savoirs scientifiques, permettrait d’éclairer tout un pan des transferts culturels entre le monde méditerranéen et la Chine, par l’intermédiaire du monde iranien9. On retrouve l’enjeu déjà évoqué précédemment de la transcription des toponymes et des ethnonymes, auxquels s’ajoutent dans ce cas les termes du lexique botanique : les noms sont alors les témoins linguistiques du passage des connaissances d’une langue à l’autre, et non seulement des échanges commerciaux entre ces sociétés. Si la démarche s’inscrit en apparence dans un cadre binaire (les Sinica et les Iranica), elle ouvre en fait des perspectives fécondes sur l’interpénétration de ces ensembles culturels traversés d’influences multiples et durables, et sur le bénéfice d’une approche transdisciplinaire de la Route de la soie au sens large, dans laquelle la philologie joue un rôle central10.
Derrière la confrontation des mots, qui relève du comparatisme linguistique, se joue donc la compréhension des transferts culturels ; et au-delà des relations entre monde iranien et monde chinois, c’est le croisement de deux traditions de savoir qui est entrepris dans ces imaginaires scientifiques de la Route de la soie, l’une grecque et latine (inscrite dans l’histoire des rapports continus que les mondes grec et romain entretiennent avec la Perse) et l’autre chinoise. Pour les savants européens que nous avons rapidement évoqués, la tradition gréco-latine pourrait être pensée comme un « ici » et la tradition chinoise comme un « là-bas » en raison de l’éducation classique qu’ils ont reçue et du présupposé, alors courant, d’une continuité culturelle européenne depuis l’Antiquité ; mais explorer l’espace intermédiaire et conceptualiser les relations entre ces cultures éloignées est un moyen de se déprendre d’un tel biais épistémologique. Comment, dès lors, penser en comparaison les connaissances et représentations que ces cultures anciennes élaborent et transmettent les unes sur les autres ? Deux autres monuments philologiques construisent en miroir, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, des corpus textuels comparables dans la perspective interculturelle des imaginaires croisés.
Le premier de ces ouvrages, China and the Roman Orient de Friedrich Hirth (1885), offre un panorama des sources chinoises anciennes qui mentionnent l’empire romain, ou plutôt ses confins orientaux, seuls connus directement ou indirectement par les voyageurs et commerçants venus de Chine. Le second, Textes d’auteurs grecs et latins relatifs à l’Extrême-Orient depuis le IVe siècle av. J.-C. jusqu’au XIVe siècle, est publié en 1910 par George Coedès et constitue de fait le pendant du premier. Le travail de compilation et de traduction (en anglais pour Hirth, en français pour Coedès) n’est pas comparatiste en soi, mais suppose d’adopter une perspective décentrée, et rend possible une analyse critique des savoirs géographiques anciens, qui sont par définition lacunaires mais aussi nourris par l’imaginaire. C’est pourquoi leur réception académique s’inscrit dans l’histoire des approches comparatives des Antiquités gréco-romaine et chinoise, et inspire bien des travaux ultérieurs sur les représentations croisées de ces cultures éloignées, fondés sur la lecture critique de ces mêmes textes11. Le geste scientifique de la collecte des sources permet la mise en regard des traditions textuelles, qu’elle monumentalise du même coup12.
On note par ailleurs que Hirth adopte une démarche interprétative proche de celle qui guidera Laufer en 1919 : le commentaire des textes a pour but d’identifier les référents des termes (en particulier toponymes et ethnonymes) qui figurent dans les textes chinois, afin de reconstituer par hypothèse le savoir chinois ancien sur la partie centrale et occidentale du continent et son évolution historique13. Ainsi, le plus important chapitre de l’ouvrage est intitulé « Identifications » (Hirth, 1885, p. 137-313) et consacre le principe herméneutique qui consiste à rapporter ces occurrences textuelles à un donné historico-géographique connu. Les autres parties de l’ouvrage (compilation des sources chinoises pertinentes, traduction anglaise, index, cartes et même fac-similés de certains documents chinois) confirment le désir de son auteur de proposer une somme philologique susceptible d’éclairer les recherches ultérieures sur les connaissances respectives des cultures anciennes14 ; il est déterminant que, dans ce contexte, les travaux systématiques de Hirth puis de Coedès reposent sur le principe d’une approche cumulative des savoirs anciens, plutôt que d’une approche critique des imaginaires croisés, comme celle que nous aborderons dans un deuxième temps.
Parler d’une histoire philologique de la Route de la soie, c’est donc mettre en évidence la complémentarité entre les pratiques philologiques (constitution de corpus, exégèse textuelle et analyse comparative, notamment sur le plan linguistique) et l’exploration physique des régions concernées, au cours des XIXe et XXe siècles, par les géographes et les archéologues15. Cette complémentarité est décisive dans la conceptualisation historique de la centralité de l’Asie centrale, et de la transversalité de la Route de la soie. Elle trouve son aboutissement dans les descriptions topographiques du continent, dans ses représentations cartographiques, mais aussi dans les lectures référentielles des sources textuelles, qui visent à identifier les traces historiques des échanges interculturels : il suffirait alors de suivre ces traces textuelles pour retracer les itinéraires transcontinentaux. C’est ce mode de lecture des textes anciens que nous voudrions à présent discuter.
2. Sur la piste des Sères : la soie comme objet poétique
Les historiens soulignent depuis longtemps, régulièrement, et à juste titre, l’inadéquation de l’expression « Route(s) de la soie », au singulier comme au pluriel : aux périodes anciennes, ces routes sont multiples (et notamment maritimes), elles sont discontinues (les intermédiaires sont nombreux), et la soie n’est qu’un des biens précieux qui s’échangent à travers les empires continentaux. Les Silk Road Studies ont ainsi contribué à renouveler les approches critiques de ce concept et à lui redonner une validité heuristique en mettant au premier plan les recherches portant sur la culture matérielle, à la lumière des découvertes archéologiques d’objets précieux très éloignés de leur lieu de production, et en particulier de textiles. Mais si la soie est devenue, par l’intermédiaire de Richthofen, la métonymie des échanges transcontinentaux, notamment entre l’empire Han et l’empire romain, c’est d’abord en raison de ses occurrences dans la culture textuelle, avant que l’archéologie ne permette d’en étudier la diversité des usages dans la culture matérielle16.
À Rome, les mentions certaines de la soie importée d’Asie datent du Ier siècle av. J.-C., et le terme servant à désigner les vêtements de soie (serica) est indissociable du nom du peuple lointain qui, selon les textes latins, en est à l’origine, les Sères (Seres)17. Cet ethnonyme est, en ce sens, un artefact culturel, dans la mesure où sa signification s’inscrit dans une culture au sein de laquelle il fonctionne de manière autonome et cohérente et participe de l’élaboration d’un imaginaire de l’autre. Il n’a de sens qu’en contexte, dans les textes produits par et pour cette culture, alors que le cadre historique de la conceptualisation de la Route de la soie invite à en faire une lecture référentielle, en posant la question du peuple réel auquel renverrait ce nom, ainsi que de la région qu’il habiterait (désignée par le terme de Sérique, Sèrikè, dans les textes grecs à partir de Ptolémée). Nous voudrions discuter la pertinence de ce geste de lecture référentielle quand il s’agit d’attribuer non pas une origine à des objets matériels, mais un référent à des ethnonymes qui sont des représentations culturelles.
En effet, pour ceux qui voyaient dans l’identification des Sères un « problème » historique, celui-ci peut aujourd’hui être présenté comme résolu. C’est ce que soutient le grand spécialiste de l’Orient hellénisé Maurice Sartre qui, dans Le Bateau de Palmyre, tient pour acquise l’identification du pays des Sères avec le Xinjiang (Sartre, 2021, p. 195-207, en particulier p. 202). On retrouve d’ailleurs dans l’expression « charnière des mondes », par laquelle Maurice Sartre désigne cette région effectivement stratégique, le rôle de pivot que nous avons déjà relevé à propos du bassin du Tarim dans l’histoire de la conceptualisation scientifique de l’Asie centrale et donc de la Route de la soie. Il se fonde, pour situer les Sères dans l’actuel Xinjiang, sur un article de Bernard Sergent, reprenant en 1998 les éléments du dossier pour proclamer avoir identifié derrière les Sères des Romains le peuple que les linguistes ont longtemps appelé « Tokhariens » (Sergent, 1998)18. Sergent prolonge et précise en cela les pistes d’interprétation ouvertes par Yves Janvier qui, reprenant lui aussi l’ensemble de la documentation dans un autre important article publié en 1984, en était pourtant resté à des conclusions plus prudentes et une localisation plus large, tout en soulignant la probabilité de glissements successifs des référents du terme « Sères » (Janvier, 1984, p. 303)19. En démontrant au moins que les Sères ne pouvaient pas être assimilés aux Chinois, et en déployant une érudition mise au service de la confrontation des sources, l’un et l’autre s’inscrivent dans la lignée des philologues dont il a été question plus haut. Mais la quête de l’identification nous paraît discutable en soi : plutôt que de chercher à attribuer un référent à ce signifiant en le projetant sur une représentation de l’Eurasie informée par nos propres connaissances « objectives », nous préférons chercher à en ressaisir la signification pragmatique dans la culture textuelle qui le produit.
Si en effet les termes désignant à la fois les Sères et la soie sont d’abord inscrits dans des textes poétiques à l’époque augustéenne, c’est qu’ils y remplissent des fonctions langagières et symboliques significatives pour les poètes et leurs destinataires, qui ne peuvent être réduites à une valeur accessoire et cosmétique. Tandis que Sergent, dans une perspective d’histoire des savoirs géographiques, y voit « des apparitions sous la plume de poètes latins du Ier siècle, dans des énumérations de peuples qui n’apportent rien à la question ici discutée » (Sergent, 1998, p. 14), nous les lirons comme les éléments d’un imaginaire partagé dont la poésie est partie prenante dans l’espace civique romain, et non comme la version déformée et inaboutie d’un savoir scientifique en train de se constituer (étant par ailleurs entendu que nous sommes tributaires des aléas de la transmission textuelle). Repartons donc, pour cela, d’une fameuse citation de Pline l’Ancien qui, au Ier siècle ap. J.-C., identifie les Sères à la production de la soie ; nous reviendrons ensuite sur quelques-unes des occurrences de ce nom chez les poètes augustéens :
Primi sunt hominum qui noscantur Seres, lanicio siluarum nobiles, perfusam aqua depectentes frondium canitiem, unde geminus feminis nostris labos redordiendi fila rursusque texendi : tam multiplici opere, tam longinquo orbe petitur ut in publico matrona traluceat. (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, VI, 54)20
Les premiers hommes qu’on connaisse [dans cette région] sont les Sères, dont la renommée vient de la laine de leurs forêts ; ils détachent au moyen d’un peigne le duvet blanc du feuillage en l’arrosant d’eau, à la suite de quoi il revient à nos femmes la double tâche de défaire les fils et de les tisser à nouveau : c’est par un travail si complexe, et à partir d’une région du monde si lointaine, qu’on trouve le moyen de faire en sorte qu’une matrone, en public, soit visible par transparence.21
Ce qui retient notre attention, dans cette phrase de Pline, n’est pas tant la fiction de ce mode de production et de récolte des fils de soie que l’ellipse volontaire sur les étapes de son importation et de ses transformations en étoffe précieuse et en vêtement luxueux. La méconnaissance de l’origine animale du fil de soie (tiré de la chrysalide du ver à soie) et le recours à une autre explication (l’action de peigner les feuilles d’arbustes inconnus) sont topiques dans les textes de cette époque22. Rien n’est dit en revanche du transport, des échanges, et des opérations qui précèdent celles qui sont effectuées par des tisserandes au sein de l’empire romain (« feminis nostris »). Pourtant il est peu probable, comme le texte pourrait en donner l’impression, que la soie soit importée brute, non dévidée : d’autres sources attestent le fait que des pièces de soie importées étaient détissées, notamment dans la province romaine d’Égypte, pour y être retissées avec d’autres fibres textiles plus légères, comme le lin. Cela expliquerait le motif récurrent des robes coûteuses qui laissent voir le corps des femmes par transparence, sur lequel Pline conclut sa phrase avec ironie et qui sera décrié par bien d’autres auteurs (dont Sénèque à la même époque). Mais cela permettrait aussi de comprendre pourquoi la tâche des tisserandes est ici désignée comme « double » (« geminus »), ou plutôt « redoublée » : elles devraient défaire la trame du tissu (le verbe ordior peut avoir le sens de « tisser ») pour les retisser, redoublant le travail effectué par les Sères (seulement implicite dans cet extrait) et complexifiant encore la chaîne des opérations qui, paradoxalement, font venir de l’autre bout du monde et transforment à grands frais un matériau aux usages si futiles.
Dans la poésie d’époque augustéenne, où l’on trouve les occurrences les plus anciennes du nom des Sères en latin, ce qui définit ces derniers est leur association avec les origines lointaines de la soie : c’est par ce motif que les Sères s’inscrivent dans l’univers mental des Romains. Ils appartiennent ainsi à un imaginaire des confins, parmi d’autres peuples du bout du monde. On retrouve le motif des origines végétales de la soie et de sa récolte au peigne dans ces vers des Géorgiques de Virgile (29 av. J.-C.), au sein d’une séquence où le poète énumère des peuples lointains, chacun associé à la culture d’arbres ou d’arbustes dont ils tirent leur renommée :
Quid nemora Aethiopum molli canentia lana
uelleraque ut foliis depectant tenuia Seres ?
Aut quos Oceano propior gerit India lucos,
extremi sinus orbis […] ?
(Virgile, Géorgiques, II, v. 120-123)
Que dire des bosquets des Éthiopiens qui blanchissent sous un moelleux duvet,
et de la façon dont les Sères détachent des feuilles, avec un peigne, leur fine toison ?
Ou encore des bois sacrés que porte l’Inde tout au bord de l’Océan,
sur les rivages du bout du monde ?23
Les Sères voisinent, dans ces vers, avec les Éthiopiens (non géographiquement mais poétiquement, par la culture du coton qui est rapprochée de celle de la soie), et surtout avec les Indiens pour leur proximité avec le fleuve Océan qui borde le monde. C’est également le cas quelques années plus tard dans les Odes d’Horace, où le poète mentionne plusieurs fois les Sères toujours en association avec d’autres noms de peuples barbares des confins, menaçants comme les Gètes et les Parthes, ou simplement lointains comme les Indiens, pour baliser le monde connu et célébrer la puissance d’Auguste24. Intégré au lexique et au répertoire des poètes augustéens, le nom des Sères participe de la vocation encyclopédique d’une poésie qui est toujours adressée : il est moins lu comme une donnée géographique que comme une référence topique, dont la valeur est avant tout symbolique puisqu’elle relie Rome aux extrémités du monde et fait entrer les richesses issues de ces régions éloignées dans le corpus poétique nouveau que ces poètes donnent aux « lettres latines » (litterae latinae) patronnées par Auguste25.
Mais c’est chez un poète d’époque néronienne, Lucain, que l’on retrouvera une évocation des Sères combinant les deux motifs (récolte de la soie par un peuple des confins) d’une manière qui entre en résonance avec le texte de Pline, son contemporain. Entre la prose savante de l’un et la poésie épique de l’autre, on note une continuité thématique qui permet de parler là encore d’un imaginaire partagé. Le peigne des Sères est en effet mentionné dans ce passage de La Pharsale de Lucain, quand il s’agit de chanter la magnificence du banquet que Cléopâtre offre à César pour l’impressionner :
Candida Sidonio perlucent pectora filo,
quod Nilotis acus compressum pectine Serum
soluit et extenso laxauit stamina uelo.
(Lucain, La Pharsale, X, v. 141-143)
La blancheur éclatante de sa poitrine transparaît sous le fil de Sidon,
que, tissé serré par le peigne des Sères, l’aiguille des bords du Nil
a défait, et dont elle a distendu la trame, élargissant sa texture.26
L’opulence exhibée par Cléopâtre est soulignée dans ces vers sur un mode qui rejoint la rhétorique romaine condamnant la souveraine égyptienne : la débauche de luxe, signe de dépravation morale, est signifiée par l’origine de ces richesses (les vers précédents et suivants évoquent ses bijoux faits à partir de perles de la Mer Rouge, ainsi que le bois précieux de l’Atlas dans lequel sont fabriquées les tables). Mais c’est encore à une ellipse significative que nous avons affaire à travers la robe transparente de la reine, véritable objet transculturel. La récolte de la soie par les Sères est à nouveau mentionnée, ainsi que son premier tissage (dans la même forme verbale « compressum »), alors qu’il s’agit évidemment, même dans la fiction romaine de la collecte des fils de soie au moyen d’un peigne, de deux actions différentes. La phrase entrelace ainsi plusieurs étapes de l’importation et de la transformation de la soie : la mention de Sidon, à propos du « fil sidonien » (« Sidonio […] filo »), ne désigne donc pas son origine, mais fait probablement allusion à la pourpre qui faisait la renommée de ce port phénicien et dont le tissu aurait été teint, après avoir été distendu et peut-être retissé dans les ateliers égyptiens (d’où « l’aiguille des bords du Nil », « Nilotis acus »). Nous avons vu qu’il arrivait en effet que la soie soit détissée et retissée avec d’autres fibres textiles pour gagner en légèreté et en transparence. Les recherches historiques sur les différents types de soie importée et travaillée dans la partie orientale de l’empire romain font apparaître la variété des formes, des qualités et des usages ; malgré les incertitudes qui divisent encore les spécialistes, ces travaux éclairent la vogue des serica, comme produits de luxe, dans la haute société romaine du Principat d’Auguste et du début de la période impériale27. Dans les vers de Lucain, le vêtement de Cléopâtre est un objet poétique qui condense l’ensemble des opérations de fabrication, celles qui sont prêtées aux Sères puis celles qui sont effectuées dans l’empire romain, sans que la métrique et l’enchaînement des métaphores ne suivent aucunement l’ordre chronologique. Cet objet poétique actualise dans le discours les toponymes et ethnonymes (Sidon, le Nil, les Sères) qui, tissés ensemble, lui confèrent sa signification symbolique : parce qu’il est la précieuse synthèse des richesses que ces lieux, plus proches ou plus lointains, évoquent dans l’imaginaire des Romains, le tissu donne à voir la dangereuse puissance de séduction de la reine orientale. Pour le dire autrement, les poètes, et même Pline, font l’impasse sur la Route de la soie.
Alors que l’imaginaire scientifique de la Route de la soie, depuis le XIXe siècle, met l’accent sur la question des circulations et transferts à travers le continent, une lecture pragmatique de ces sources textuelles invite à considérer ces signifiants (la soie, les Sères) tels qu’ils sont convoqués pour faire sens dans la culture romaine, comme les éléments d’un imaginaire des lointains plutôt que d’une connaissance de l’autre. La réciproque est vraie : les sources chinoises compilent certes, depuis les deux dynasties Han, des documents précieux sur les peuples situés à l’ouest de l’empire, mais l’étude des récits relatifs à l’empire romain, ou Da Qin 大秦, fait apparaître des représentations symétriquement fantasmées. Ainsi, un célèbre passage du Hou Hanshu évoque le Da Qin comme un vaste territoire dont la capitale abriterait cinq palais aux colonnes faites de cristal de roche, de même que la vaisselle utilisée pour manger. Plus étonnant encore : les habitants de cet empire sont décrits comme cultivant en abondance le mûrier du vers à soie28… Si le texte note une ressemblance physique entre les habitants du Da Qin et ceux du Zhongguo29, on voit que la représentation de l’empire romain consiste en partie à projeter sur ce monde lointain une image que les marchandises importées en Chine ont contribué à façonner. Parmi les biens qui transitaient depuis les provinces orientales de l’empire romain et qui ont été retrouvés en Chine figuraient notamment, en effet, des verreries précieuses ou encore des tissus brodés, parfois fabriqués à partir d’étoffes de soie qui avaient elles-mêmes fait le chemin en sens inverse. C’est donc un monde lointain qui existe à travers les produits qui en sont importés, par intermédiaires interposés, en l’absence presque totale de contacts directs entre Romains et Chinois30.
Rabattre le nom de Da Qin sur un référent univoque serait donc simplificateur : son usage a varié, de même que celui d’autres toponymes, comme Lijian 犂鞬 donné pour synonyme de Da Qin dans le Hou Hanshu. De tels toponymes ne peuvent de toute façon renvoyer qu’à la connaissance indirecte que les Chinois avaient des marges orientales de l’empire, de la Syrie à l’Égypte, et non de la ville de Rome31. La signification pragmatique de ces termes est à saisir uniquement dans la culture textuelle : ils ne constituent pas des savoirs géographiques isolables, mais les supports d’un imaginaire de l’altérité corrélé à la culture matérielle. Même si cette altérité est conçue sur le mode de la symétrie et non de l’antithèse, elle est le résultat en Chine comme à Rome de constructions langagières qui donnent une place et un sens à l’imaginaire des lointains dans une culture textuelle. C’est en ce sens une altérité rêvée.
3. En conclusion : l’altérité rêvée aux extrémités d’un axe transculturel
Les compilations de sources textuelles relatives à la connaissance de la Chine par les Grecs et les Romains, et de l’empire romain par les Chinois des dynasties Han, sont des produits de l’invention européenne de l’Asie centrale, puis de la Route de la soie au XIXe siècle. Ces ouvrages s’inscrivent dans une histoire des pratiques savantes où l’évolution de la philologie est corrélée à l’exploration physique de territoires jusqu’alors peu fréquentés par les Européens : de nouveaux corpus textuels, de nouvelles questions linguistiques et des vestiges archéologiques prometteurs sont alors offerts à l’étude, tandis que s’aiguisent les appétits pour le contrôle géopolitique du cœur du continent. Retracer la création de la Route de la soie par la philologie permet d’en proposer une histoire critique : les travaux des philologues, antiquisants et orientalistes, ne sont pas seulement des monuments d’érudition fondamentaux pour notre propre connaissance de ces traditions textuelles, ils sont aussi les vecteurs de lectures des textes anciens dont les présupposés épistémologiques peuvent à leur tour être réexaminés, notamment, par les comparatistes d’aujourd’hui.
Nous avons donc cherché à relire quelques-uns de ces textes en tenant compte à la fois de leur pragmatique en contexte ancien, et de cette approche critique d’un imaginaire scientifique moderne de la Route de la soie. La visée herméneutique s’en trouve déplacée : au principe d’identification du référent d’un nom, tel que celui de Sères, se substitue l’intérêt pour la signification de ce terme dans un univers mental, au sein d’un système culturel, ce que nous avons appelé (au risque sans doute d’abuser de ce terme) un imaginaire partagé. Si les extraits cités ici font apparaître la cohérence d’un imaginaire des Sères, indissociable de la présence de la soie dans la culture matérielle de la Rome classique contemporaine des deux dynasties Han, c’est que ce signifiant traverse un corpus poétique aussi bien que des textes savants comme celui de Pline. Certes l’Histoire naturelle compile des savoirs de son temps en une somme encyclopédique, mais celle-ci n’en est pas moins dotée d’une pragmatique propre, en tant que monument textuel, et l’on ne saurait la réduire à la fonction de source pour écrire aujourd’hui une histoire des connaissances géographiques. Dans la culture textuelle en latin, monumentalisée par des poètes comme par des prosateurs dans leurs domaines respectifs, le nom des Sères renvoie à ce peuple défini par des objets de soie, autant matériels que poétiques, qui relient Rome aux confins de l’Asie, même si c’est en faisant abstraction d’espaces et de peuples intermédiaires. Les ethnonymes sont donc le support, dans l’un et l’autre de ces empires distants, d’un imaginaire des lointains, et l’actualisation verbale d’une altérité fantasmée à partir de la culture matérielle.
Pour justifier la nécessité de faire figurer tant de textes « littéraires » au côté de ceux d’historiens et de géographes, George Coedès réaffirmait l’utilité de ces sources pour l’orientaliste en même temps que la prudence avec laquelle il s’agirait de les traiter : « Sans eux, c’est tout un chapitre des relations de l’Orient avec l’Occident qu’il faudrait renoncer à écrire » (Coedès, 1910, p. VII). Dans notre perspective, ces catégorisations anachroniques n’ont pas lieu d’être puisqu’elles consistent à projeter rétrospectivement des visées scientifiques modernes sur des corpus anciens. En envisageant ces textes, y compris poétiques, au prisme des imaginaires croisés, on espère contribuer à la réflexion critique sur la Route de la soie à travers l’étude de pratiques textuelles, anciennes et modernes, et non seulement de traces écrites de la culture matérielle. C’est à ce titre que l’on entend sonder la validité heuristique de ce concept anachronique pour les périodes anciennes, tout en interrogeant sa pertinence pour le présent et pour l’avenir selon les significations qui lui seront données.
