Huang Jialüe (黃嘉略), dit Arcade Hoange1 (1679-1716), est une figure assez bien connue dans l’histoire des relations culturelles entre la Chine et la France. Cet article se propose d’analyser le rôle qu’il a joué ou plutôt le rôle qu’on lui a donné à jouer dans le milieu ecclésiastique européen tout d’abord, puis dans le milieu savant français à la fin du règne de Louis XIV. Jusqu’ici Huang a fait l’objet de deux approches successives. En premier lieu, une approche biographique, suscitée sans doute par la vie romanesque du personnage, que souligne du reste Danielle Élisseeff dans l’avant-propos de sa propre biographie fondatrice : « sa vie était bien assez romanesque pour qu’il n’y eût rien d’essentiel à ajouter ! » (Élisseeff, 1985, p. 10). D’autres raisons peuvent expliquer le choix de cette première approche, biographique. Huang a laissé deux types d’écrits autobiographiques : un journal rédigé à Rome en chinois entre juillet 1704 et mai 1705 (voir Fourmont, Papiers, cote NAF 8976 et Xu, 2003, p. 314-328), un Journal domestique rédigé à Paris en français entre le 19 octobre 1713 et le 2 octobre 1714 (cote NAF 10005), ainsi qu’une courte mais dense autobiographie qu’il comptait insérer dans la préface à sa « grammaire chinoise » (Fréret, Mémoires, I, cote B 14/1-1). Par ailleurs, les témoignages de ceux qui l’ont connu laissent penser qu’il s’agissait d’un être attachant, à la fois curieux et mélancolique, en somme un personnage de roman. L’un de ses disciples, Étienne Fourmont, note ainsi :
Il paraissait d’une humeur sombre comme tous les Chinois, cependant il ne l’était point ; à la présence de ces amis toute cette mélancolie disparaissait et ce qui le rendait pensif c’était de voir en ce pays-ci un million de choses qu’il jugeait bizarres et très extraordinaires. Il nous entretenait souvent de ses surprises et il nous disait nettement qu’il regrettait toujours la Chine. Après la mort de sa femme il songeait tout de bon à y revenir2. (Fourmont, Papiers, cote NAF 8974, f. 190-191, voir aussi Fabre, 2008, p. 292 et Xu, 2003, p. 111-112)
Cette approche biographique est illustrée par deux ouvrages : le récit décisif de Danielle Élisseeff, intitulé Moi, Arcade, Interprète du Roi-Soleil. L’autrice définit son livre comme une « forme très légèrement romancée de [l]a vie » de Huang (2021, p. 13) : en effet, il se présente comme une autobiographie fictive, sans apparat critique. Mais, outre le plaisir de lecture qu’il offre, il s’appuie sur de nombreuses sources : les écrits de Huang ainsi que ceux de ses correspondants, dont Jean-Paul Bignon. Il s’agit d’un texte véritablement fondateur. En effet, à la date de sa publication, en 1985, le personnage de Huang Jialüe était presque totalement oublié, au profit d’un autre Chinois : « Les historiens occidentaux, en cette seconde moitié du XXe siècle, n'ont d'yeux que pour Michel Sin [Shen Fuzong 沈福宗, 1657-1692], le fils d'un médecin de Nankin qui avait déjà été reçu à Versailles avant de partir pour Oxford travailler avec Thomas Hyde » (ibid).
C’est à la lecture de l’ouvrage de Danielle Élisseeff que le chercheur chinois Xu Minglong (许明龙), disparu en 2023, entreprend une recherche sur ce sinologue « entre deux mondes » (Fabre, 2008, p. 288), comme l’explique l’autrice elle-même : « Xu Minglong [...], de passage à Paris, [...] découvre le livre ; c’est pour Arcade la grande chance de sa vie posthume. Le professeur Xu Minglong est en effet aujourd’hui le meilleur connaisseur du bibliothécaire » (2021, p. 14).
Il faut toutefois préciser que le premier à avoir redécouvert Huang est André Masson (1900-1986), lorsqu’il travaillait sur les papiers de Montesquieu qui livre, dans le Spicilège et dans les Geographica certains échos de sa fréquentation du Chinois à Paris (Masson, 1951). C’est précisément André Masson qui orienta Danielle Élisseeff, alors élève de l’École des Chartes, vers l’étude du journal que Huang a rédigé en français (Élisseeff, 2021, p. 12-13).
Quelques années après la publication de la biographie de Danielle Élisseeff, en 1992, le sinologue américain Jonathan D. Spence (1936-2021), spécialiste de la dynastie Qing, publie une courte biographie de Huang, intitulée « The Paris Years of Arcadio Huang » dans son essai Chinese Roundabout (1992). Il aurait pu adopter une forme plus romanesque, comme celle qu’il a adoptée quatre ans auparavant pour raconter le séjour en France d’un autre Chinois, un certain Hu qui avait accompagné le missionnaire jésuite Jean-François Foucquet à son retour en France : le récit se présente comme un journal relatant, à la troisième personne, le départ de Hu en 1721, son séjour en France entre 1722 et 1726, puis son retour à Canton. Concernant Huang Jialüe, Spence choisit plutôt de rédiger une notice détaillée, sur huit pages, s’appuyant essentiellement sur le Journal domestique et sur la préface en partie autobiographique rédigée pour la grammaire3 .
Le travail de recherche le plus approfondi sur Huang Jialüe est celui que nous avons déjà mentionné, l’ouvrage de Xu Minglong, intitulé Huang Jialüe et le début de la sinologie française, datant de 2003. Il s’agit d’une autre approche, de nature historique : Xu fait une mise au point très précise et détaillée de la vie et des travaux de Huang Jialüe, ainsi que de leur influence.
Nous voudrions proposer une nouvelle approche, en tentant de dégager certains enjeux du parcours de Huang, en précisant les rapports de force politiques ainsi qu’en proposant une réflexion sur la notion d’identité culturelle. Nous constaterons que son cas illustre assez bien, de la part des Français, une certaine ouverture à une culture et une langue éloignées, qui s’accompagne néanmoins d’une forme d’« appropriation culturelle », mais nous verrons aussi que, de la part de Huang lui-même, ce parcours témoigne d’une forme d’adaptation assez remarquable à la culture française, à replacer dans le cadre de la mondialisation culturelle à l’œuvre depuis au moins la première modernité.
1. De Huang Risheng à Arcade Hoange
On pourrait considérer qu’un processus d’aliénation culturelle est à l’œuvre concernant Huang Jialüe avant même sa naissance, au sens où il serait victime d’une dépossession de son identité culturelle d’origine. C’est en effet son père qui fait le premier pas vers la religion chrétienne venue d’Europe. Alors que le grand-père, Huang Jiangqing (黃江卿), est bien intégré dans le système étatique chinois, puisqu’il occupe le poste de censeur impérial (yushi 御史), une sorte d’inspecteur, pour les provinces du Jiangnan (江南) et du Shandong (山东), le père, Huang Baoluo (黃保羅), né en 1638, se convertit à la foi chrétienne sous l’influence d’un des pauvres dont on prenait soin dans la maison familiale, et qui avait été lui-même converti. C’est ce que relate Huang lui-même dans les quelques pages qu’il a rédigées en guise de préface à sa grammaire, pages où il retrace son propre itinéraire ainsi que celui de sa famille :
Un pauvre instruit de cette bonne disposition que la famille de mon père avait pour les personnes réduites au même état que lui, prit la coutume d'y venir souvent [chez le grand-père de Huang] demander l'aumône ; il se sentit à la fin si fort pénétré de reconnaissance, des charités qu’il y recevait que comme il était chrétien il se résolut de mettre tout en œuvre pour procurer à ses bienfaiteurs ce même bonheur : il se hasarda donc de lui dire qu'il souhaitait qu'il [le père de Huang] fût récompensé dans l'autre monde de toutes ses manières charitables dont il usait à son égard. Mon père, surpris d'un tel discours, lui demanda s'il était d'une autre religion que celle du pays. Ce pauvre lui déclara nettement que par la miséricorde de Dieu, il était de la religion du Seigneur du Ciel, qui était la seule véritable religion : il commença même à vouloir expliquer plus à fond à mon père les principes du christianisme : ce qui, grâce au ciel, ne fut pas sans effet ; car dans ce moment mon père fut véritablement touché de Dieu. (Fréret, Mémoires, cote B1/14-14)
Ce pauvre, dont on ne connaît pas le nom, présente au père de Huang un autre Chinois chrétien nommé Su Lao (苏老), qui l’instruit (Xu, 2003, p. 4). En 1651, le père de Huang est baptisé par le père jésuite portugais António de Gouvea (son nom chinois est He Dahua 何大化, 1592-1677, voir Dong, 2017) sous le nom de Baoluo (保羅). Notons que nous ne connaissons pas le prénom originel du père de Huang, mais seulement son nom de baptême puisque Baoluo est la transcription de Paul. Paul Huang entend mener une vie de célibat, vouée à Dieu, mais ses parents le forcent à se marier pour avoir des enfants car il est fils unique et il est impératif, dans la tradition chinoise, qu’un descendant mâle puisse assurer le culte des ancêtres. Son mariage donne naissance à quatre filles, si bien que les parents s’engagent à donner à Dieu le garçon qui leur naîtrait.
Huang Jialüe naît le 15 novembre 1679 à Xinghua (興化), bourgade aujourd’hui confondue avec la ville de Putian (莆田), située dans la province méridionale du Fujian (福建). Il est baptisé presque aussitôt, le 21 novembre 1679, par un prêtre dominicain espagnol sous le nom d’Arcadio, qui, selon Xu, serait transcrit en chinois Jialüe (Xu, 2003, p. i). Le même phénomène de disparition du nom originel du père se produit pour le fils : le prénom Arcadio, francisé en Arcade, efface le prénom originel, qui est Risheng (日升) (ibid. et Hoang, « Lettre [... au Régent]», signée Huang Risheng), mais que les Chinois eux-mêmes n’utilisent jamais. Il faut toutefois noter qu’en contexte chinois, surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles, il est fréquent qu’un individu change de nom au cours de sa vie, pour en marquer les étapes qui lui semblent les plus décisives, ou bien qu’il porte plusieurs noms en fonction du contexte sociale : ainsi, l’écrivain Shen Fu (沈復, 1763-1810) peut aussi être désigné par son « nom personnel public » (zi 字), San Bai (三白), ou par son « surnom » (hao 號), Mei Yi (梅逸).
2. Prêtre au service de l’Église
Son père meurt quand il a sept ans. Il est alors confié à un missionnaire dominicain, Philibert Le Blanc (Li Feili 李斐理, 1644-1720), qui compte faire de son protégé un membre du clergé chinois : c’est pourquoi il l’adopte, ce qui est autorisé par la loi chinoise d’alors. Cette adoption permettra par la suite au jeune homme de quitter le pays. Philibert Le Blanc l’instruit dans le domaine religieux et lui apprend des rudiments de latin. Vers 1689, il confie le jeune Huang à Artus de Lionne (Liang Hongren 梁弘仁, 1655-1713), issu des Missions étrangères de Paris. Il s’agit d’un personnage éminent dans le milieu ecclésiastique international : après avoir été missionnaire au Siam (à ce titre, il participe à l’ambassade du Siam à Paris en 1686-1687), il est nommé vicaire apostolique au Fujian, où il rencontre Le Blanc et Huang qu’il s’attache ; puis, après la réorganisation des missions en Chine en 1696, il devient vicaire apostolique du Sichuan ; la même année, il est nommé évêque de Rosalie, titre qui ne correspond plus, à cette époque, à un territoire (Rosalie se trouvait en Turquie), mais qui confère le rang et la fonction d’évêque in partibus infidelium.
Sous sa férule, Huang continue d’approfondir ses connaissances en matière de doctrine chrétienne ainsi qu’en latin. Il perfectionne également sa connaissance du chinois classique, grâce à un Chinois converti, un lettré « licencié » (un jŭrén 举人, correspondant au second degré des examens impériaux) nommé Jiang Weibiao (江為標) (Xu, 2003, p. 10-11). Vers 1695, à l’âge de seize ans, il revient dans sa ville natale : peut-être le projet d’évangélisation conçu par Artus de Lionne n’a pas connu le succès escompté (ibid., p. 6) ou bien répondait-il au désir de sa mère (Élisseeff-Poisle, 1978, p. 42). Il repart aussitôt pour visiter diverses provinces chinoises, qui ne sont pas précisées dans l’autobiographie, mais on sait qu’il a séjourné dans le Sichuan (四川) : on dispose d’une lettre qu’il a reçue d’un ancien condisciple du Sichuan (Xu, 2003, p. 11-12) : selon Danielle Élisseeff, il s’agissait de recueillir des informations sur les diverses provinces du pays, en vue de futurs travaux (1978, p. 42). Il revient dans sa ville natale à vingt-et-un ans. Sa mère, malade, meurt : au regard de la piété filiale (xiào 孝), vertu cardinale dans la tradition confucéenne, il n’a plus d’attache qui le retienne en Chine, et peut donc quitter son pays.
Or, en 1701, au terme d’un débat avec Le Blanc, Lionne décide de partir à Rome pour intervenir auprès du pape dans la controverse à propos des rites chinois : comme les dominicains et une partie des franciscains, les membres des Missions étrangères de Paris s’opposent à la pratique des jésuites en Chine, consistant à admettre le culte des ancêtres et la messe en chinois, pratique qui est également critiquée au Saint-Siège ainsi que dans la plupart des pays européens. Danielle Élisseeff résume ainsi le calcul de Lionne : « La présentation d’un jeune Chinois bien élevé, d’un naturel agréable et versé dans la doctrine chrétienne ne pourrait qu’affermir la bonne opinion du pape sur les méthodes des Missions Étrangères dont la rigueur et la fidélité intransigeantes au dogme, au rituel et aux interdits de l’Église étaient, par certains, taxées d’obscurantisme. » (1985, p. 37). C’est là une forme d’instrumentalisation, puisque Huang est censé être la preuve vivante du succès de l’évangélisation telle que les Missions la mènent dans les terres païennes, par opposition à l’évangélisation que pratiquent les membres de la Compagnie de Jésus.
Le 17 février 1702, Artus de Lionne embarque donc avec Huang à Amoy (aujourd’hui Xiamen 厦门) sur un bateau de commerce anglais, accompagné d’un autre Chinois, un certain Li Ruowang (李若望) ou Jean Ly (Xu, 2003, p. 21). Ils passent par Batavia (Jakarta) et Saint-Hélène, et arrivent à Londres à la fin du mois d’octobre 1702. En raison de la Guerre de Succession d’Espagne opposant la France et l’Angleterre, ils n’arrivent que le 31 octobre 1702 à Paris, d’où ils repartent, accompagné d’un certain Neez, secrétaire français de Lionne, le 29 décembre, pour le sud. Ils traversent la Méditerranée pour l’Italie où ils arrivent le 9 mars 1703 : Pise, Sienne, et Rome le 9 mars. Huang accompagne Lionne dans les réunions à la Curie. Il rencontre le pape le 26 mars 1703, avec lequel il s’entretient en latin (ibid., p. 24). Il assiste à la messe dans diverses églises (notées dans le journal romain), et visite certains lieux célèbres de la Ville. En 1705, il attrape la tuberculose (dont il mourra probablement), en même temps que Lionne et Li Ruowang (qui meurt sans doute à Rome, ibid., p. 43).
Le calcul de celui-ci s’avère juste : le pape Clément XI prend un premier décret, le 20 novembre 1704, interdisant les rites en Chine. Il envoie alors Charles-Thomas Maillard de Tournon pour en informer l’empereur Kangxi (Qing Kangxi 清康熙, 1654-1722), ce qui marque le début de la tension et de la rupture avec l’Empire chinois. Huang et Lionne repartent le 13 décembre 1705 pour Paris, où ils arrivent au début de l’année 1706. Huang est logé rue du Bac aux Missions étrangères de Paris, pour lesquelles il travaille, en attendant, selon le vœu de l’évêque de Rosalie, qu’il reparte en Chine pour faire œuvre de conversion. Mais Huang ne répondra pas à cette attente. Nous reviendrons sur les motivations du refus qu’il oppose à son protecteur Artus de Lionne, mais considérons pour l’instant que sa décision de ne pas retourner en Chine est simplement motivée par la crainte d’être l’objet de tracas dans l’exercice de son ministère en Chine, étant donné les positions de plus en plus intransigeantes de l’empereur vis-à-vis des Chrétiens, comme la nécessité qui leur est imposée d’obtenir une autorisation officielle (lĭngpiào 领票), ce à quoi se conformeront les jésuites et une partie des franciscains. C’est bien ce qu’il exprime dans sa préface autobiographique : « Voyant après bien des retardements que les affaires de la Chine n'allaient pas mieux, pour ne pas dire pire, je résolus de me fixer en France, afin de ne pas mettre ma foi en danger dans mon pays, où les chrétiens ne sauraient à quoi s'en tenir » (Fréret, Mémoires, cote B1/14-1, f. 6).
3. Interprète au service du Roi
Échappant ainsi à une première forme d’aliénation, qui aurait consisté à faire de lui un instrument au service de la propagation de la foi chrétienne en Chine, Huang, qui songe alors à retourner en Chine, est aussitôt l’objet d’une seconde récupération, dans le domaine scientifique cette fois-ci :
M. de Rosalie étant mort, et le Sr Hoamge, Chinois, qui avait été son secrétaire, restant ainsi en France assez à dépourvu, M. l'abbé Bignon, par une bonté singulière et par cette attention admirable qu'il a toujours eue pour le progrès des sciences, recueillit les débris de la petite fortune du sieur Hoamge et, comme il songeait à s'en retourner à la Chine, il le présenta à M. le comte de Pontchartrain et lui obtint une pension qui le mit en état de rester en France. (Fourmont, Papiers, cote NAF 8974, f. 176-177)
C’est donc Jean-Paul Bignon qui, après Artus de Lionne, devient le protecteur de Huang Jialüe : contrairement à ce qu’affirme Fourmont dans la citation précédente, ce n’est pas après la mort de l’évêque (en août 1713) que se produit le « transfert », mais au terme d’une lutte entre les deux hommes, comme en témoigne une lettre de Lionne à Bignon datée du 17 mars 1713, où l’évêque explique qu’il est bien obligé d’accepter l’offre de Bignon étant donné le pouvoir de celui-ci (citée dans Élisseeff-Poisle, 1978, p. 44 et Xu, 2003, p. 57). En effet, le roi a confié la réorganisation de la Bibliothèque à Jean-Paul Bignon (1662-1743), alors conseiller d’État et « inspecteur de la Librairie », ce qui correspond à une fonction de censeur. Par la suite, Bignon, dont l’oncle, Louis II Phélypeaux de Pontchartrain, est chancelier de France entre 1699 et 1714, devient une figure centrale dans le système académique au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles : membre de l’Académie des sciences (1691), mais aussi de l’Académie française (1693), ainsi que de l’Académie des inscriptions et médailles5 (1701) ; il est également directeur du Journal des Sçavans (1702) et, dans le domaine qui nous intéresse, directeur de la Librairie (1699), puis — après la mort de Huang — maître de la Librairie et garde de la Bibliothèque du roi en 1719, jusqu’à sa mort en 1743 (Elisseeef-Poisle, 1978, p. 31-32).
En 1713, au moment où Bignon prend Huang Jialüe sous sa protection, la Bibliothèque possède précisément soixante-huit ouvrages chinois, ramenés essentiellement par les jésuites Joachim Bouvet (Bai Jin 白晋, 1656-1730), en 1697, et Jean de Fontaney (Hong Ruohan 洪若翰, 1643-1710), en 1700, auxquels il faut ajouter les « seize fascicules » issus de la collection de Mazarin et déposés au Cabinet des Manuscrits en 1668 (Notice du fonds chinois à la BnF et Élisseeff-Poisle, 1978, p. 29-30), ainsi que les ouvrages que le missionnaire jésuite flamand Philippe Couplet (Bai Yingli 柏应理, 1623-1693) a offerts au roi en 1684, lors de son séjour en France en compagnie de Shen Fuzong (Héraud, 1993, p. 7-13 et Monnet, 2014, p. 141-142). Bignon, qui est déjà en contact avec des missionnaires comme Antoine Gaubil, Dominique Parennin, Joseph de Mailla, Joseph de Prémare ou Jean-François Foucquet (Xu, 2003, p. 50), conçoit un vaste projet consistant à « patronner un programme scientifique d’étude du chinois à Paris pour le rendre accessible dans un cadre laïc, avec, à terme, un enseignement gratuit et ouvert à tous, sur le modèle déjà mis en place au Collège royal (actuel Collège de France) pour les études d’arabe, de persan ou de syriaque » (Landry-Deron, 2024, p. 362). À ses yeux, Huang est alors l’homme de la situation.
Il obtient pour son protégé le titre prestigieux d’« Interprète du Roy de France » (Fourmont, Papiers, cote NAF 8974, f. 189 et 1731, p. 47). En réalité, il n’aura pas l’occasion de jouer le rôle d’un interprète au sens moderne, même s’il arrive souvent qu’on lui donne à traduire des textes, comme l’atteste son Journal domestique : « J’ai fini les écrits des éclipses pour M. Sevin [le secrétaire de Jean-Paul Bignon] » (19 octobre 1713, f. 3). Il exerce également ce travail de traduction pour le compte des Missions étrangères de Paris car on lui donne à traduire des lettres reçues de missionnaires chinois (Xu, 2003, 125). Cette fonction, comme nous l’avons mentionné, est assortie d’une pension qui ne permet toutefois pas à Huang et sa famille6 de vivre dans l’aisance : dans son journal, il évoque la difficulté de se chauffer et de se nourrir, en raison, comprend-on, du prix de du bois de chauffage et de la nourriture : « On dit que le pain va être bien cher » (11 novembre 1713, f. 5). On comprend aussi que c’est grâce à la famille de sa femme ou des amis qu’ils peuvent mener une vie décente. La situation va néanmoins s’améliorer à partir de la fin de l’année 1713.
4. Les trois missions de Huang
On confie à Huang un certain nombre de tâches, qui font de lui un bibliothécaire, un enseignant et un savant. Il est tout d’abord chargé de la gestion des ouvrages chinois rapportés par les jésuites et conservés à la Bibliothèque royale : cette première tâche consiste à traduire les titres, à classer les ouvrages et à établir un catalogue. Huang dresse en effet le premier catalogue des ouvrages en chinois de la Bibliothèque, mais ce catalogue est « un document conservé en interne par l’institution jusqu’à aujourd’hui » (Landry-Deron, 2024, p. 363). On peut sans doute s’en faire une idée en consultant le Catalogus codicum manuscriptorum Bibliothecae Regiae établi par Fourmont pour ce qui concerne les ouvrages chinois (Villefroy, 1739, p. 367-432).
Sa deuxième mission consiste à transmettre ses connaissances du chinois, langue à peu près ignorée en Europe, à l’exception des jésuites séjournant ou ayant séjourné en Chine : l’intention de Bignon (et sans doute du roi lui-même) est précisément de jeter la base d’une sinologie laïque qui aurait raison, à terme, du monopole des jésuites dans ce domaine. Huang se voit adjoindre deux futurs « élèves » de l’Académie des inscriptions : Nicolas Fréret (1688-1749), homme de lettres passionné d’histoire en particulier, et Étienne Fourmont (1683-1745), considéré comme un savant en plusieurs langues (arabe, hébreu, syriaque).
L’enseignement commence au moins à partir de l’année 1713, puisque le Journal domestique mentionne Fourmont le 21 octobre et Fréret le 25 octobre (Landry-Deron, 2024, p. 363). Mais ces deux mentions, qui figurent dans les premières pages du journal, ne s’accompagnent pas de précision sur l’identité des deux hommes, ce qui laisse penser que Huang les connaissait déjà depuis un certain temps. Peut-être les mentionne-t-il dans les pages d’un journal que nous avons perdu, qui aurait été tenu dans les mois ou les années précédentes ? Fourmont prétend avoir commencé à travailler avec Huang dès 1711 (1731, p. 75), date confirmée par Bignon, qui, dans une lettre du 14 septembre 1728, écrit : « Nous l’avons vu travailler sans relâche depuis la mort du S[r] Hoange arrivée en 1716. Mgr le duc d’Orléans lui ayant ordonné pour lors de continuer sous nos yeux les travaux qu’il avait commencés sur ladite langue dès 1711 avec ledit feu S[r] Hoange » (Archives nationales, cote AR [Ancien Régime] 69, f. 94). Malgré la caution apportée par Bignon, Fréret remet en cause cette date : « Il ne m'est pas permis de douter de ce fait après un tel témoignage [celui de Bignon]. Je ne puis cependant, Messieurs, m'empêcher de vous marquer la surprise où je suis de n'en avoir jamais ouï parlé [de Fourmont] au Sr Hoangh pendant les années 1713 et 1714 dans lesquelles j'ai travaillé avec lui. » (Mémoires, cote B2/1, f. 9).
Comme il l’indique lui-même, Fréret a, pour sa part, commencé à apprendre le chinois auprès de Huang en 1713, mais il est arrêté et embastillé le 26 décembre 1714, en raison de ses recherches sur l’origine de l’humanité (ce qui contrevenait aux Écritures) et sur l’origine de la France (ce qui pouvait porter atteinte au principe du droit divin) (Élisseeff, 1985, p. 129). Toutefois, il semble qu’il continue à travailler avec Huang à la Bastille (Xu, 2003, p. 97). Une fois libéré, le 31 mars 1715, ils poursuivent probablement leur collaboration, mais de façon plus distendue.
La mission d’enseignement est parfaitement accomplie comme en atteste le « matériel pédagogique » que l’on peut repérer dans les papiers de Fourmont et de Fréret. Ainsi, l’on trouve dans les Papiers de Fourmont des traductions mot à mot où les caractères du texte original, disposés en colonne, sont traduits et commentés successivement, ce qui donne lieu à une traduction (par exemple, la traduction, en latin, de La Grande étude, cote NAF 8975, f. 169-178, les caractères apparaissant seulement à partir du f. 172).
La troisième tâche confiée à Huang consiste à rédiger un dictionnaire et une grammaire. A-t-il répondu à la double commande ? Fourmont semble en douter lorsqu’il établit la liste des papiers de Huang après sa mort, mentionnant en effet des « essais de grammaire » (Papiers, cote NAF 8974, f. 180 et cote NAF 8977, f. 39) ainsi qu’un « commencement de dictionnaire » (Papiers, cote NAF 8974, f. 181 et cote NAF 8977, f. 39 ainsi que 1731, p. 48). Nous allons tenter d’y voir plus clair à la lecture de deux manuscrits : les Papiers du Chinois Arcade Hoang conservés au Département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France et les Mémoires sur l’histoire, l’astronomie et la chronologie chinoises de Nicolas Fréret conservés à la Bibliothèque de l’Observatoire de Paris7, où se trouvent des manuscrits de la main de Huang8.
5. Les écrits de commande
On ne trouve pas, dans les deux manuscrits, une rédaction complète de la grammaire : il s’agit d’amorces que Huang rédige à plusieurs reprises. On peut toutefois se faire une idée de l’ensemble, en particulier à partir des sommaires qu’il fournit (Hoang, Papiers, « Table de la grammaire chinoise », cote NAF 280, f. 4-5 et Fréret, Mémoires, cote B1/14-4, « Grammaire chinoise ») et de la Préface où il annonce le plan général de l’ouvrage (ibid., cote B1/14-1, f. 1-4, 8 pages9).
La grammaire présente la structure suivante : tout d’abord, une introduction qui définit ce que l’on entend par grammaire et qui, dans certaines versions, disserte sur la pluralité des langues ; puis un premier volet consacré aux « sons considérés en eux-mêmes », c'est-à-dire à l’aspect phonologique de la langue, et un second volet consacré aux « sons considérés comme signes », où sont étudiés les classiques « parties du discours » (noms et verbes essentiellement) en vue d’une présentation du système syntaxique (ce que Huang nomme « la manière d’exprimer les rapports et leurs changements » ou parfois même la « syntaxe »). Toutefois, la distinction entre la syntaxe et le lexique n’est pas très claire car une bonne partie des manuscrits consiste en des listes de mots (les adverbes ou les pronoms par exemple, ou bien, dans une logique encore plus clairement lexicale, les arbres et les plantes, les parties du corps humains, etc.). Notons enfin que, dans les Papiers de Huang conservés à la BnF, une grande partie de la grammaire est consacrée à ce qu’il nomme des « phrases », entendues tout d’abord comme des expressions toutes faites (« Monsieur votre père », par exemple), puis comme des phrases courantes (« De quelle ville êtes-vous, Monsieur ? »), enfin comme de véritables textes, soit des lettres soit des dialogues correspondant à des situations concrètes, auxquels Huang donne un titre (« Réception d’un voyageur dans une hôtellerie », etc.). Par ailleurs, une part de la grammaire est consacrée à une présentation de la langue orale dans sa diversité (les « dialectes ») ainsi qu’à une présentation de l’écriture10.
Huang concevait sa grammaire de façon encore plus extensive puisqu’à la fin de la « Préface », il annonce deux grandes parties, la première correspondant à ce que nous venons de décrire, c'est-à-dire la présentation du fonctionnement de la langue, la seconde relevant davantage de l’encyclopédie ou de l’histoire : « La seconde partie sera comme un essai qui servira d'introduction à la connaissance des choses qui regardent l'Empire de la Chine » (Fréret, Mémoires, cote B1/14-1, f. 7). En effet, dans les manuscrits de Huang, on trouve des textes sur l’histoire de Chine proprement dite, ainsi que sur Confucius et le système mandarinal, y compris sur les examens impériaux11.
Le travail de Huang sur le dictionnaire chinois est évoqué à plusieurs reprises dans les écrits de Fourmont. Dans le Catalogue des ouvrages de Monsieur Fourmont l’Aîné, il mentionne un « commencement de dictionnaire par ordre de clefs ou alphabétique-chinois si l'on peut se servir de ce terme » (1731, p. 48). Dans ses Papiers, il précise que Huang « travailla au dictionnaire par clefs pendant quelques années » (cote NAF 8974, f. 177). Un « dictionnaire par clefs » est un dictionnaire à la manière chinoise, qui classe les caractères non par lettres (puisque cela suppose un système de translittération uniforme et stable qui n’existait pas) mais par un double système, à savoir la « clef » ou radical du caractère, qui est assortie d’un numéro qui permet de se reporter à une liste de tous les caractères qui contiennent la clef en question ; c’est ensuite le nombre de traits qu’il faut ajouter à la clef pour former le caractère qui permet de trouver le caractère auquel est associée une référence, la page par exemple, qui permet enfin de le trouver dans le dictionnaire. Ainsi, le caractère 媽 (mā, « maman »), est d’abord repérable à sa clef, celle de la femme, 女 (nü), à laquelle il faut ajouter 10 traits : on le trouvera donc dans la liste des caractères basés sur la clef de la femme et comptant 10 traits supplémentaires.
Pour être précis, le manuscrit du Dictionnaire franco-chinois rédigé par Huang et conservé à la BnF (cote Chinois 9234), comporte en fait deux dictionnaires : un dictionnaire alphabétique et un dictionnaire par clefs. Le dictionnaire alphabétique comporte 394 entrées mais il s’agit d’une ébauche, comptant 42 pages. Le dictionnaire par clefs est plus avancé, comptant 5 210 entrées, correspondant précisément aux 85 premières clefs (jusqu’à la clef de l’eau) sur les 214 clefs que l’on compte traditionnellement. Comme l’explique Xu (2003, p. 163-164), il s’agit essentiellement de la traduction de deux dictionnaires qui se trouvaient déjà dans la Bibliothèque royale : le Zihui (字彙) de Mei Yingzuo (梅膺祚), datant de 1615, et le Zhengzitong (正字通) de Zhang Zilie (張自烈) et/ou de Liao Wenying (廖文英), datant de 1672.
À ces deux commandes, il faut en ajouter une troisième, mais qui n’est pas du même ordre. La grammaire et le dictionnaire répondent aux demandes de Jean-Paul Bignon, qui se prévaut d’un ordre du roi : ce sont des commandes publiques. Le roman intitulé Yu Jiao Li (玉嬌梨) que Huang commence à traduire est une commande privée de Nicolas Fréret, qui relate ainsi ce travail de traduction :
Vers la fin de ce travail [portant sur la grammaire], ayant ouï Mr Hoangh parler avec éloge d'un roman chinois que je voyais souvent entre ses mains, je crus que si je l'engageais à en faire une traduction et que j'en corrigeasse ou plutôt que j'en refondisse le style avec lui, ce travail, en lui apprenant à écrire intelligiblement et correctement en français, le mettrait en état de mieux sentir les rapports et les différences des deux langues et de nous donner quelque chose de plus complet sur la syntaxe chinoise. (Fréret, Mémoires, cote B2/1, f. 11 et Élisseeff-Poisle, 1978, p. 145)
Fréret constate donc que Huang prend plaisir à lire un roman. C’est alors qu’il récupère en quelque sorte cette activité pratiquée de façon autonome et « gratuite » par Huang pour la placer au service d’une logique pédagogique, double puisqu’il s’agit pour Huang de se perfectionner en français, mais pour Fréret lui-même, en tant qu’élève, de s’exercer au chinois, comme nous le verrons. Du reste, Fréret voit un autre intérêt à une traduction du roman, l’accès à la célébrité pour le mélancolique Arcade :
J'avais encore une autre vue dans ce travail. Le succès du roman arabe des Mille et une Nuits traduit par Mr Galland et remis en français sur sa traduction me faisait imaginer que le Sr Hoangh pouvait trouver dans le roman chinois un profit et une célébrité qui le garantiraient du découragement dans lequel la dureté des temps le jetait quelquefois malgré toute sa tranquillité naturelle. (ibid.)
Au bout de trois chapitres, Fréret suspend le travail de traduction, pour deux raisons : d’une part, il fait allusion à son arrestation le 26 décembre 1714 (« ce fut vers ce temps-là que notre commerce fut interrompu », ibid.) ; d’autre part, il juge que le roman ne plaira pas au public français : « Le roman chinois me parut trop sérieux et trop peu amusant pour en attendre un grand succès : les héros étaient des lettrés et les incidents étaient des difficultés de littérature chinoise et de bel esprit » (ibid.).
6. Un travail de collaboration du vivant de Huang
Nous avons décrit une première forme d’aliénation subie par Huang, dont on a voulu faire un serviteur de l’Église, en tant que prêtre, puis un serviteur de l’État, en tant qu’« interprète chinois ». À ce dernier titre, il a dû répondre à des commandes publiques, la grammaire et le dictionnaire, et à une commande privée, la traduction d’un roman. Nous allons à présent tenter de savoir dans quelle mesure Huang Jialüe aurait fait l’objet d’une seconde forme d’aliénation au sens où il aurait été dépossédé de son propre travail : à une aliénation qu’on pourrait qualifier d’institutionnelle s’ajouterait une aliénation d’ordre matériel. Pour répondre à cette question, il faut distinguer la période où Huang est en vie, qui, selon nous, se caractérise moins par la dépossession que par un travail collaboratif entre lui et ses deux élèves Fréret et Fourmont, et la période qui suit sa mort, après 1716, où un processus d’invisibilisation de la contribution scientifique de Huang est sans doute à l’œuvre.
Voyant que le travail qui avait été commandé à Huang n’avançait pas suffisamment vite, Jean-Paul Bignon a pensé que les deux élèves qu’il lui avait fournis, Nicolas Fréret et Étienne Fourmont, pourraient aussi l’épauler dans la rédaction de la grammaire et du dictionnaire. Cette aide s’entendait de deux manières : il s’agissait a minima de corriger les écrits de Huang, mais aussi de le guider dans son travail.
6.1. Les difficultés linguistiques et méthodologiques de Huang
Il est vrai que le niveau de français de Huang, qu’il soit écrit ou oral, n’était peut-être pas des meilleurs, du moins au début des échanges. Il est fort possible qu’il parlât latin en Chine, puis à Rome, avec Artus de Lionne et les autres représentants du clergé, y compris le pape, qui se félicite de dialoguer en latin avec un Chinois (Xu, 2003, p. 24). Toutefois, depuis son installation à Paris, en 1702, on peut penser qu’il progresse dans l’apprentissage du français. Pourtant, à lire sa traduction du roman Yu Jiao Li12, on ne peut que constater certaines difficultés. Nous reproduisons la traduction du début du chapitre II :
un vieu iú sseù cherche une femme pour son fil indigne
yân iú sseù depuis le jour qu’il a but chez pĕ cōn voyant les vers de sa fille il avoit grande envie la demander pour l’epouse de son fil. or ce yân iú sseù avoit deux enfants un garçon et une fille son fil s’apelle iân fouān agé de vingt ans il est assé bien fait pour sa personne mais pour sa sience et son talent on auroit la peine de dire aux gens* il avoit pourtant deja pris le degré de licencié lettré mais c’estoit par le credit de son pere non pas par sa propre sience et qu’a cause qu’il n’avoit pas pû parvuenu le degre de docteur il resta avec son pere a la cour pour etudier encore13.
* [Note :] c’est une manière de parlé ces a dire qu’il étoit fort ignorant on n’oserat de dire aux gens qu’il est un lettré. (Papiers, cote NAF 280, f. 161).
Quant au français oral, Fréret exprime un jugement assez sévère : selon lui, quand il le rencontre en 1713, « [i]l parlait français d’une manière assez peu intelligible » et « [h]ors les phrases de l’usage ordinaire, le Sr Hoangh parlait un[e] espèce de jargon qui n’avait, surtout dans les commencements ni régime ni construction. » (Mémoires, cote B2/1, f. 9 et 10 et Élisseeff-Poisle, 1978, p. 140 et 143).
De plus, on peut penser que Huang n’a pas reçu l’instruction qu’exigerait la charge immense que Jean-Paul Bignon fait peser sur lui : transmettre la langue tant écrite qu’orale, ce qui suppose des connaissances réflexives qui sans doute lui font défaut, et exposer clairement l’histoire, la géographie et la culture chinoises. Or, sur ce plan-là aussi, Fréret et Fourmont constatent certaines limites chez leur maître. Fréret note ainsi : « Je trouvais dans le Sr Hoangh un jeune homme doux et modeste et qui me parut avoir de l'esprit naturel mais sans aucune idée des sciences ni de la méthode des Européens. » (ibid.) Fourmont est encore plus sévère, suggérant à deux reprises dans ses Papiers que Huang n’était peut-être pas le candidat idéal pour accomplir les lourdes tâches qu’on lui a confiées. Il le juge sérieux et travailleur, mais déplore qu’il ne soit pas de formation lettrée :
Il était assez versé dans les livres ordinaires, mais comme il était né de parents chrétiens, il ne paraît pas qu'il eût pris à la Chine aucun degré [i.e. un grade aux concours mandarinaux]. Élevé même dans les principes de Messieurs des Missions étrangères, sans doute qu'il n'en avait pas seulement eu le dessein, mais cela n'empêche pas un homme d'esprit d'étudier les livres classiques, et les Chinois, quoique chrétiens, seraient fâchés que leurs enfants ignorassent ce qui fait l'étude ordinaire de toute la nation. » (Cote NAF 8974, f. 192).
Fourmont insiste : « Quoique Chinois, élevé au milieu de la Chine et même assidu à la lecture de ses livres, il y éprouvait des difficultés considérables » (ibid., f. 194). On peut faire l’hypothèse que Huang s’est véritablement formé à la culture, voire à la langue chinoise, à Paris. Ainsi lorsque Danielle Élisseeff écrit : « de mon point de vue, [Arcade Hoang] semble avoir lui-même tenu sa science des missionnaires », on peut comprendre qu’il aurait puisé une grande partie de ses connaissances dans les divers ouvrages chinois dont il dispose, à savoir ceux de la Bibliothèque royale alimentée principalement par les jésuites missionnaires, ceux de la Bibliothèque des Missions étrangères et enfin ceux de Jean-Paul Bignon (Fourmont, Papiers, cote AR 68, f. 125-126).
6.2. La « tournure »
Fourmont utilise le mot tournure pour décrire l’opération de correction, qui doit se comprendre sur les plans orthographique, syntaxique et stylistique :
Monsieur Hoamge, Chinois, d'abord secrétaire de Mr l’évêque de Rosalie, ensuite interprète du roi, ayant été chargé par Sa Majesté Louis XIV de travailler à un dictionnaire de sa langue, quelque temps après j'eus aussi ordre du roi de me mettre au fait de cette langue en général, afin de revoir ses ouvrages, non pour le fond, mais pour la tournure. (1731, p. 47)
C’est précisément la première fonction que les deux élèves doivent assumer en tant qu’assistant de Huang : ils doivent corriger le français défaillant du Chinois. C’est peut-être dans cette perspective qu’il faut comprendre la reprise par Fréret de la traduction du roman. Nous citons à présent la version de Fréret du chapitre II, telle qu’elle apparaît dans les Papiers de Huang :
Le vieil ian iu sseu tente d’obtenir hon iou en mariage pour son fils
Depuis la visite qu’il avoit rendue à Pĕkōn yân iú ssèu pensoit sans cesse aux vers de Hon iou et avoit dessein de la demander en mariage pour son fils il avoit deux enfans un garçon et une fille le fils nommé iân fouan estoit agé de vingt ans il n’estoit pas mal fait de sa personne mais sa science et son merite estoient tels qu’on neut osé lui donner le titre de Lettré. Il avoit pour tant pris le degré de Licentié mais par le seul credit de son pere ensorte que nosant le presenter pour le Doctorat il restoit a la cour avec son père (Hoange, Papiers, cote NAF 280, f. 203).
On assiste ainsi, à propos de la traduction du roman, à une véritable collaboration où Huang et Fréret jouent tous deux le rôle et du maître et de l’élève. Dans les Papiers de Huang, qui, pour la traduction du roman, se présentent comme un cahier de petit format, se trouvent la traduction intégrale des chapitres I, II et III de la main de Huang (ibid. f. 141-202), mais aussi la reprise de la traduction du début du chapitre II de la main de Fréret (ibid., f. 203-208, jusqu’au § 29 dans la version en ligne du roman chinois sur le site Ctext) ; dans les Mémoires de Fréret, où le roman occupe un papier de grand format (cote B1/14-4), se trouvent la traduction intégrale du chapitre I de la main de Fréret, ainsi deux traductions partielles du chapitre II : l’une est de la main de Fréret et correspond à la suite de sa traduction du début du chapitre II qui figure dans les Papiers de Huang (à partir du § 30 de la version de Ctext) ; cette traduction est interrompue avant la fin du chapitre, mais poursuivie par la seconde traduction partielle du chapitre II, de la main de Huang cette fois-ci.
Cette circulation du même travail, la traduction du roman, des papiers de l’un vers les papiers de l’autre prouve bien qu’il s’agit d’une traduction à deux mains : Huang aurait d’abord traduit les trois premiers chapitres (Hoange, Papiers, cote NAF 280, f. 141-202) ; Fréret aurait alors repris le début du chapitre II dans le cahier même de Huang, de petit format (ibid., f. 203-208) ; il aurait poursuivi cette traduction sur son propre cahier, de grand format (Fréret, Mémoires, cote B1/14-4, f. 1-4, un peu plus de 6 pages) ; enfin, Huang aurait terminé la traduction de ce chapitre II sur le cahier de Fréret (ibid., f.4-6, 6 pages et demie). Il reste à savoir comment fonctionnent les deux traductions du chapitre I (celle de Huang dans ses Papiers, f. 141-161 et celle de Fréret dans ses Mémoires, cote B1/14-4, f. 1-6 et f. 1-7, 25 pages). Fréret lui-même, dans sa « Réponse aux accusations de Fourmont », relève que celui-ci a inscrit de sa main en marge de la première page (ibid., f. 1) de sa traduction « C’est la même chose que dans le petit cahier » (Mémoires, cote B2/1, f. 11 et Élisseeff-Poisle, 1978, p. 146), croyant constater un plagiat de la part de Fréret, qui aurait recopié sur son papier de grand format la traduction de Huang faite sur un papier de petit format. De plus, Fréret nomme cette traduction « la seconde traduction faite sur celle du Sr Hoangh » (Mémoires, ibid. et Élisseeff-Poisle, 1978, p. 145), ce qui laisserait penser qu’il s’agit d’une reprise de la traduction du chapitre I de Huang par Fréret : comme il a repris le chapitre II directement dans le petit cahier de Huang, il aurait repris le chapitre II mais, cette fois-ci, sur son papier de grand format. Cette interprétation n’est pourtant pas satisfaisante car la traduction du chapitre I par Fréret est fortement raturée alors que celle de Huang est très propre ; de plus, la qualité de la langue semble presque meilleure dans la version de Huang que dans celle de Fréret. Comparons la traduction de Huang :
Chapitre I
Une jeune fille qui fait des vers a la place de son pere
Sous le Règne de támîn du tems de l’Empereur tchín-Hôn il y avoit dans la ville de quīnlîne un docteur lettré nommé pĕ qui etoit parvenu a la charge de president de Háitchiân son nom de charge s’apelle huên et son nom d’honneur Háihuên14. (Hoange, Papiers, cote NAF 280, f. 141)
À celle de Fréret :
[Pas de mention de chapitre et pas de titre]
Sous le regne de l’empereur tchine Hon de la famille de Tamine il y avoit dans la ville de Kineline capitale de la province de Naneking un lettré appelé Pe-Kon son mérite l’avoit elevé a la charge de president du Haï tchian. [pas de mention du « nom de charge » ni du « nom d’honneur »] (Mémoires, B1/14-4, f. 1)
Nous aurions donc tendance à penser que la traduction de Fréret est une première traduction faite non par Fréret seul (cela ne semble pas vraisemblable car son niveau de chinois ne le lui aurait pas permis), mais plutôt par les deux hommes ensemble lors d’une séance de travail ; la version de Huang telle qu’on peut la lire dans ses Papiers serait peut-être une seconde version (la première serait alors perdue), réalisée après avoir reçu les corrections de Fréret. Mais l’analyse est certes délicate.
S’agissant des œuvres plus sérieuses que sont la grammaire et le dictionnaire, on constate aussi ce phénomène de circulation entre Huang d’une part et Fréret d’autre part : en effet, les trois « Essais15 » de grammaire qui figurent dans les Mémoires de Fréret sont de la main de celui-ci, seules la « Préface » (cote B1/14-1) ainsi que le sommaire détaillé qui porte le titre de « Grammaire chinoise » (Cote B1/14-4) sont de la main de Huang. De même, on peut repérer çà et là la main de Fourmont sur certains feuillets des Papiers de Huang, en particulier trois pages du texte intitulé « La langue mandarine et des dialectes chinoises » (cote NAF 220, f. 31-32, ce qui est signalé par Xu, 2003, p. 134). On peut penser que cette circulation des versions de Huang vers Fréret ou Fourmont, ou encore de Fréret ou Fourmont vers Huang, est bien la marque d’un travail élaboré de concert, l’un corrigeant l’autre et vice versa.
6.3. La méthode
Outre la correction de la langue et du style (la « tournure »), Fréret et Fourmont apportent leur aide à Huang du point de vue de ce que Fourmont nomme, cette fois-ci, la méthode :
Le Sr Hoamge fut donc chargé de travailler à un dictionnaire de la langue. Mais on se persuada et avec raison que les manières des Chinois étaient infiniment éloignées des nôtres. Si le Sr Hoamge n'était pas dirigé par quelque personne un peu au fait des langues, son courage ne pouvait être qu’informe. J’eus donc ordre de prendre correctement cette direction, ce qui ne regardait que la méthode » (Papiers, cote NAF 8974, f. 177).
Cet apport vaut pour le dictionnaire, comme l’indique ici Fourmont, ou bien comme le détaille aussi Fréret dans les Mémoires, précisément dans les brouillons de sa défense auprès des Messieurs de l’Académie face aux « accusations » qu’il repère dans le Catalogue de Fourmont : il prétend avoir eu l’intuition, à l’examen des caractères, qu’il devait y avoir entre eux un principe d’analogie ; Huang lui explique qu’il y a des caractères simples et des caractères composés, les caractères simples, au nombre de 214, étant nommés clefs ou radicaux ; c’est alors que Fréret lui suggère d’abandonner la rédaction du dictionnaire alphabétique pour entreprendre celle d’un dictionnaire par clefs : « Je proposai au Sr Hoangh d'abandonner la traduction du dictionnaire par ordre des sons qui était peu avancé, et de s’attacher à celle du dictionnaire par clefs. » Fréret ajoute : « Il [Huang] en fit d'abord quelques difficultés » ; c’est pourquoi il intervient auprès de Bignon qui « ordonn[e] au Sr Hoangh de suivre mes idées de traduire le dictionnaire par clefs (Mémoires, cote B2/1, f. 16 et Élisseeff-Poisle, 1978, p. 153).
Toujours sur le plan de la « méthode », Fréret apprend aussi à Huang « l’art grammatical » tel que la tradition européenne l’a théorisé, lui expliquant « tous ces termes bizarres et toutes ces abstractions qui l’avaient effrayé en lisant les grammaires françaises » (Mémoires, cote B2/1, f. 9 et Élisseeff-Poisle, 1978, p. 142). De même, il déclare que c’est lui qui a conseillé à Huang « de se préparer au travail de la syntaxe chinoise en composant des dialogues français et chinois sur différents sujets » (Mémoires, cote B2/1, f. 11 et Élisseeff-Poisle, 1978, p. 146). En définitive, il présente la grammaire comme une œuvre élaborée à deux : « Nous nous occupâmes, lui et moi, à composer un vocabulaire » qui portait sur les noms et les verbes et qui faisait partie de la grammaire dans leur esprit (Mémoires, cote B2/1, f. 10 et Élisseeff-Poisle, 1978, p. 144, c’est nous qui soulignons).
Fourmont procède de la même façon, sans doute de manière plus directive, comme le suggère cet extrait du Catalogue : « Je fus obligé de réformer toutes les idées grammaticales de Monsieur Hoange et je fis alors sur ses mémoires une grammaire que nous intitulâmes : Essai de Grammaire Chinoise. » (1731, p. 47) Si le « je » au début de la phrase, fait entendre chez Fourmont une posture d’autorité, assortie d’un certain agacement à l'égard de Huang, l’emploi du « nous » qui la termine marque bien que la grammaire est le fruit d’une collaboration entre les deux hommes.
En suivant les déclarations de Fréret dans sa « Réponse aux accusations » de Fourmont, il est possible de reconstituer ce travail collaboratif, au moins à propos de la grammaire : Fréret aurait d’abord fourni à Huang des indications pour son travail ; ensuite un jeu de va-et-vient aurait eu lieu, l’un corrigeant les épreuves de l’autre ; puis, après l’embastillement de Fréret, fin 1714, Fourmont aurait repris les choses en main, par exemple pour abandonner la rédaction des dialogues suggérés par Fréret (Mémoires, cote B2/1, f. 11-12 et Élisseeff-Poisle, 1978, p. 146 ainsi que Fourmont, 1731, p. 55) ; finalement, une des dernières épreuves de cette grammaire amendée par Fourmont se retrouve dans les Papiers de Fréret, qui note en marge : « de la main du Sr Hoangh mais dirigée par Mr Fourmont16 » (Mémoires, cote B1/14-4, f. 1).
6.4. Le cadre méthodologique issu du latin
On peut enfin considérer que, lors de ce travail collaboratif portant sur la « méthode », Huang subit encore une autre forme d’aliénation, car et pour le dictionnaire et surtout pour la grammaire, Fréret et Fourmont lui imposent un cadre méthodologique qui est entièrement redevable à la tradition grammaticale latino-française. En effet, le premier dictionnaire rédigé par Huang est conçu comme un dictionnaire où les entrées sont rangées selon l’ordre alphabétique, alors que, bien évidemment, l’écriture chinoise obéit à un tout autre système graphique. Cette fausse route est assez rapidement corrigée comme nous l’avons vu, après que Fréret eut insisté pour que Huang adoptât le modèle chinois du dictionnaire par clefs. S’agissant de la grammaire, il en va tout autrement : le modèle français, ou plutôt latin, n’est jamais remis en cause. C’est pourquoi, dans la grammaire rédigée à la fois par Huang, Fréret et Fourmont, la langue est analysée avec des outils tels que les cas, les nombres, les genres et la conjugaison, que le chinois ignore en grande partie, méthode que la grammaire de Huang partage avec celle de l’Espagnol Francisco Varo (1703) et même celles du Français Joseph de Prémare (1728).
Il ne faudrait pas croire, toutefois, qu’il s’agit d’une méprise due à une ignorance de la part de Fourmont ou de Fréret. Tous deux ont bien conscience que le chinois ne fonctionne pas comme le français ou le latin. Fréret constate que Huang « ne trouva[i]t rien dans sa langue naturelle qui ressemblât aux langues de l’Europe dont l’usage seul lui avait donné une teinture. Les grammaires françaises qu’on lui avait données pour lui servir de modèle lui étaient inintelligibles » (Mémoires, cote B2/1, f. 9 et Élisseeff-Poisle, 1978, p. 140-141). De même, Fourmont sait bien que « [l]a nature de la langue chinoise ne semble admettre aucune différence entre toutes les parties [du discours], puisque ce qui est nom est quelquefois verbe, que ce qui est particule y tient quelquefois la place d'un nom » (Papiers, cote NAF 8974, f. 322). Le choix du cadre français ou latin tient en fait, chez Fourmont, à deux raisons qui nous semblent contradictoires. Il s’agit tout d’abord de répondre à une exigence pédagogique, en ce sens que le lecteur français se repèrera plus aisément si le cadre adopté pour expliquer la langue chinoise lui est familier ; c’est ce qu’affirme Bignon dans une lettre datée du 14 septembre 1728 : « Fourmont, ayant reconnu que pour donner une connaissance de la langue chinoise, il fallait dresser une grammaire chinoise la plus approchante qu’il se pourrait des méthodes ordinaires aux autres langues malgré l’extrême différence du chinois. » (Archives nationales, cote AR 69, f. 94). De plus, pour justifier le choix du cadre latin, Fourmont lui-même formule un autre argument qui tient à l’universalité de la raison et partant de la langue, ce qui tend au fond à nier la singularité de chaque idiome :
[L]es hommes étant partout de même trempe en leurs raisonnements en quelque pays que ce fût, supposant ordinairement le même esprit et les mêmes besoins, ils ont aussi nécessairement une convenance d'idées [...] ; de là donc il est clair que quand la langue chinoise ne présenterait pas [...] tous les modes que l’on voit dans les autres [langues], elle [la langage chinoise] peut toujours et doit même être supposée aussi fournie de tous les termes nécessaires pour les exprimer, et par la suite contenir les mêmes 8 parties d’oraison [le nom, le pronom, etc.]. (Papiers, cote NAF 8974, f. 322-323)
Enfin, pour finir de nuancer sur ce point, il est connu que la Chine n’a pas développé une tradition grammaticale aussi poussée que les Indiens, les Grecs ou les Latins, ce qui explique qu’aujourd’hui encore, dans les grammaires chinoises élaborées en Chine par des Chinois, l’on recoure à des notions importées de la tradition occidentale17.
De son vivant, Huang Jialüe ne semble donc pas avoir été dépossédé de son travail : ce qui ressort de l’analyse des manuscrits relève plutôt d’une logique de collaboration. Tout au plus Huang subit-il une forme d’aliénation du point de vue de la méthode d’approche, en particulier pour l’adoption des outils d’analyse grammaticale hérités de la tradition latine, mais, comme nous l’avons dit, il était difficile, au début du XVIIIe siècle, de concevoir autrement qu’en termes occidentaux la rédaction d’une grammaire, fût-ce la grammaire d’une langue dont on avait bien conscience que le système linguistique était fort éloigné de celui des langues occidentales.
7. Une dépossession intellectuelle après la mort de Huang ?
Mais qu’en est-il après la mort de Huang ? Dans Arcade Huang et le début de la sinologie française, le chercheur Xu Minglong entend démontrer que le travail de Huang a fait l’objet d’une appropriation volontaire, voire malveillante de la part de Fourmont et, dans une moindre mesure, de Fréret. Nous allons à présent examiner ce point en deux temps : nous essaierons de savoir tout d’abord si les deux hommes ont opéré une dépossession intellectuelle du travail de Huang, en se l’appropriant afin de nourrir leurs propres travaux, puis nous nous demanderons s’ils sont allés jusqu’à passer sous silence, voire supprimer certains écrits de Huang, acte que nous qualifierons de dépossession matérielle.
On peut considérer que Fréret et Fourmont ne font qu’exploiter le travail qu’ils ont élaboré en commun avec Huang. Cette opération ne nous semble pas illégitime en soi. C’est bien le propre de la recherche scientifique que de produire des travaux qui se fondent sur les travaux de prédécesseurs, la seule limite étant le plagiat entendu comme la reprise des travaux d’un autre chercheur sans que celui-ci soit mentionné comme la source des nouveaux travaux : en ce cas, on pourra parler de véritable dépossession intellectuelle.
Dans le cas qui nous occupe, un autre élément renforce le caractère légitime de l’exploitation des travaux de Huang par Fourmont et Fréret : c’est que les deux Français ont activement participé à ces travaux. Enfin la mort prématurée de Huang constitue une « circonstance atténuante » dans l’accusation de dépossession intellectuelle qu’auraient opéré Fréret et Fourmont : atteint de tuberculose dès son séjour à Rome, en 1703, comme en attestent le journal qu’il tient à Rome (Fourmont, Papiers, cote NAF 8976, voir aussi le texte reproduit en annexe dans Xu, 2003, p. 314-328), puis celui qu’il tient à Paris entre 1713 et 1714 : « Le Sieur Houange a craché du sang comme il avait craché à Rome autrefois. » (3 novembre 1713, f. 5), Huang meurt le 13 octobre 171618, à 36 ans, avant d’avoir pu achever ses nombreux travaux, si bien que ses deux anciens élèves ne se montrent pas vraiment déloyaux à son égard en tentant d’achever ces travaux après 1716. Nous allons néanmoins marquer une différence entre Fréret et Fourmont dans leur façon respective d’exploiter les travaux amorcés par Huang.
7.1. Nicolas Fréret
Fréret s’appuie sur un texte rédigé de la main de Huang ayant pour titre « Origines des caractères chinois », texte qui se trouve dans ses papiers (Mémoires, cote B1/4, 8 pages), pour rédiger la communication savante présentée devant l’Académie des inscriptions et Belles-Lettres les 2 et 6 décembre 1718, intitulée « Réflexions sur les principes généraux et en particulier sur les fondements de l’écriture chinoise » (compte rendu publié en 1729). De même s’inspire-t-il probablement de conversations avec Huang pour rédiger deux autres communications : « De la poësie des Chinois » (communication faite le 7 septembre 1714, c'est-à-dire du vivant de Huang, un compte rendu en est publié en 1723, le brouillon se trouve dans ses Mémoires, cote B1/14-1) et « Dissertation sur la langue chinoise » (communication les 19 avril et 3 septembre 1720, compte rendu publié en 1729 dans deux articles successifs : « Sur la langue chinoise » et « Sur la littérature chinoise »).
On doit relever que, dans le compte rendu de 1723 sur la poésie chinoise, Huang est explicitement mentionné comme le traducteur du poème que Fréret donne en exemple : « Voici l’exemple d’un huitain, avec la traduction, c’est un éloge du saule tiré d’un roman chinois que le Sr Hoanghe, Chinois, avait commencé de traduire en français » (p. 290). De même, dans le compte rendu de 1729 sur la langue chinoise (Fréret, 1729a, p. 309). Du reste, Fréret se montre généralement explicitement reconnaissant à l'égard de sa source : il mentionne Huang lorsqu’il explique à ceux qui doivent juger du différend qui l’oppose à Fourmont : « Je rendis compte à l'Académie de ce que m'avait appris le Sr Hoangh à ce sujet », c'est-à-dire à propos de la poésie chinoise (Mémoires, cote B2/1, f. 16) ; de même, il précise dans le titre qu’il donne à la traduction du début du roman Yu Jiao Li : « Histoire de Hon-iou écrite [blanc] et traduite du chinois par le Sr Hoangh » (ibid., cote B1/14-4, f.1). Usant du même respect à l'égard de son maître, quand, parmi ses papiers, il s’agit de manuscrits de la main de Huang, il le signale presque toujours avec cette mention : « de la main du Sr Hoangh », qui apparaît en marge des « Origines des caractères chinois » (ibid., cote B1/14-4, f. 1), ainsi que de la « Grammaire chinoise » (ibid., f. 1), la seule exception étant l’« Abrégé de la monarchie – 2e partie » qui est bien écrit par Huang, sans que Fréret le précise.
7.2. Étienne Fourmont
La situation de Fourmont est différente à plusieurs égards. Tout d’abord, à ma connaissance, on ne retrouve pas dans ses papiers de textes de la main de Huang, comme c’est le cas pour Fréret. Surtout, il est clairement désigné par Jean-Paul Bignon ainsi que par le Régent comme le successeur de Huang après sa mort (lettre de Bignon du 11 décembre 1716 citée par Élisseeff-Poisle, 1978, p. 45), ce que Fourmont signale à plusieurs reprises, notamment dans le Catalogue de ses propres ouvrages : « En 1716 M. Hoamge étant mort, Mgr le duc d'Orléans par un ordre de Sa Majesté Louis XV me chargea de prendre et d'examiner tous ses papiers chinois ou concernant la langue chinoise. » (1731, p. 48). Il est donc normal qu’il poursuive le travail de son ancien maître.
La question est de savoir s’il reconnaît avec autant de clarté que Fréret sa dette à l'égard de Huang dans ses divers travaux. Si ce n’est pas le cas, on peut considérer que l’usage que Fourmont fait des travaux de Huang devient problématique et s’apparente au plagiat. Afin d’éclairer ce point, nous allons examiner tout d’abord le Catalogue des ouvrages de Monsieur Fourmont l’Aîné de 1731. Fourmont aurait du mal à ne pas reconnaître Huang comme la source de son travail, puisque cela était connu de tous : même s’il n’est pas très explicite à ce propos, on comprend que les « papiers » dont il « hérite » (« je conserve tous les Originaux de M. Hoange », p. 53), lui servent pour rédiger ses propres ouvrages portant sur la langue chinoise, qui font précisément l’objet du Catalogue. Mais il le fait de façon, disons, condescendante, comme nous l’avons vu :
Le Sieur Hoamge [...], ayant été chargé par Sa Majesté Louis XIV de travailler à un dictionnaire de sa langue, quelque temps après j’eus aussi l’ordre du roi de me mettre au fait de cette langue en général, afin de revoir ses ouvrages. [...] Je fus obligé de réformer toutes les idées grammaticales de Monsieur Hoamge. (p. 47)
Dans ses travaux, on constate une autre logique que dans le Catalogue de 1731 : le travail de Huang est mentionné non plus comme la source de son travail, mais comme une base fragile et incertaine sur laquelle lui-même a malgré tout réalisé une œuvre remarquable par sa nouveauté et sa valeur inestimable.
S’agissant des dictionnaires auxquels il travaille pendant des dizaines d’années sans être parvenu à les publier19, Fourmont constate que le travail de Huang n’est pas utilisable, pour trois raisons. Tout d’abord, il est inachevé : le dictionnaire réalisé par Huang se présente comme « une espèce d’in-folio en grosses lettres à grandes marges et ainsi très peu chargé », où « [l]es caractères [...] comptés montent à 5 210 » (Papiers, cote NAF 8974, f. 180-181), ce qui, précise-t-il dans une autre source, ne représente qu’une petite partie des caractères figurant dans les dictionnaires chinois (il évoque 32 000 puis 80 000 caractères, dans Papiers, cote NAF 8977, f. 39). Deuxième raison : le dictionnaire ne comporte aucun caractère chinois mais seulement des « lettres latines », ce que Fourmont déplore, à juste titre il est vrai : « Il y a beaucoup de ratures et de plus beaucoup d’inutilités parce que les passages que Mr Hoange y a voulu mettre n’y paraissent qu’en lettres latines » (Papiers, cote NAF 8974, f. 180-181). Enfin, Huang ne fournit pas le sens des clefs, mais Fourmont pense qu’il comptait le faire en plaçant ces explications au début de son dictionnaire : « De ces 85 clefs, il n’y en a aucune dont il ait expliqué la nature ou la signification ; la raison est apparemment qu’il s’attendait de le faire à la tête du livre » (ibid., f. 197).
Si ce travail est inutile — il écrira dans le Catalogue : « tout cela n’est [...] rien du tout » (p. 53) —, d’un autre côté, lui-même se sent capable de le réaliser, comme il l’explique au Régent : « Par un mémoire donné d'abord à Monsieur l'abbé Bignon et ensuite à son Altesse Royale, il [Fourmont] prouva d'un côté que le dictionnaire chinois commencé par Mr Hoange servirait peu à tout homme qui voudrait le continuer, de l'autre que cependant il était possible de composer un dictionnaire chinois indépendamment de ce secours, que cela paraissait très paradoxe, même était difficile, mais ne laissait pas d'être faisable » (Archives nationales, cote AR 69, f. 101). Ainsi, après avoir expliqué combien le travail de Huang sur le dictionnaire était de peu valeur, il laisse entendre qu’en revanche lui-même, s’il s’en donne la peine, en est parfaitement capable.
On retrouve la même logique à l’œuvre dans la communication intitulée « Dissertation sur la littérature chinoise » (présentée en quatre temps, les 4, 28 et 30 avril et le 8 mai 1722, devant l’Académie des inscriptions, et dont le compte rendu est publié en 1729, brouillon dans Papiers, cote NAF 8977, f. 30-41). Il commence par exprimer le regret de la perte de Huang, puis se définit lui-même comme le savant-martyr, appelé par le Régent pour accomplir le travail que son prédécesseur n’a pu achever :
Le pieux Arcadio Hoamge, Chinois, lettré, venu en France avec Mr de Rosalie, est présenté à Sa Majesté par Mr l'Abbé Bignon, et désigné pour travailler à un dictionnaire de la langue ; par un malheur qui ne sera jamais assez déploré, la mort nous l'enlève peu d'années après [...]. Sous un autre Prince, la perte était entière comme en effet peut-être irréparable, mais son Altesse Royale plus attentive que personne à ce qui peut avancer les sciences, par cette étendue de lumière qui la met au fait de toutes, crut que ce naufrage littéraire n'était pas à négliger, ce fut donc par son ordre que chargé d'en recueillir les débris, avec une teinture au moins passable des différentes langues savantes, laissant là en arrière des ouvrages qui m’étaient dus et par un courage sans exemple pour l'avancement des lettres, je m'enterrai presque tout vif avec plus de 4 000 volumes chinois, résolu de voir quelle était enfin cette nouvelle littérature jusqu'à présent si abhorrée et au jugement de tous les Européens indésirable. (Papiers, cote NAF 8977, f. 31-32)
Ainsi, la référence à Huang fonctionne toujours de la même manière : Fourmont s’emploie tout d’abord à déconsidérer son travail, dont il attribue parfois la piètre qualité à sa mort prématurée, pour ensuite attirer sur ses propres travaux toute la lumière et la gloire.
Qu’en est-il à propos de la grammaire ? La grammaire de Fourmont correspond à plusieurs textes distincts. Il existe tout d’abord la grammaire élaborée avec Huang, nécessairement avant la mort de celui-ci (1716), désignée sous le titre Essai de grammaire chinoise et présentée comme un texte distinct (au moins sur le plan matériel) de la grammaire rédigée par Huang, puisqu’il évoque « deux essais de grammaire chinoise, l'une par lui et de son écriture l'autre par moi et de ma main » ; il ajoute que ce dernier texte a « été présenté aux ministres pour le nom de Mr Hoange » (Papiers, NAF 8974, f. 180, repris dans NAF 8977, f. 39). Il répète cette présentation dans le Catalogue de 1731 : « je fis alors sur ses mémoires [ceux de Huang] une grammaire que nous intitulâmes Essai de grammaire chinoise. Cet essai fut présenté à M. de Pontchartrain » (p. 47), chancelier de France à cette époque, et oncle de Jean-Paul Bignon. Fourmont utilise un pluriel (« aux ministres ») dans la première citation, puis ne parle que de Pontchartrain dans le Catalogue publié. Ce texte devait sans doute être présenté au régent lui-même, comme l’atteste la lettre que Huang adresse à celui-ci juste avant sa mort, dans l’« hiver 1716 » (« Lettre [...] au Régent », cote Ms 5409), mais il semble, si l’on suit Xu (2003, p. 136-137) qu’elle ait été interceptée par Fourmont ; elle s’est ensuite retrouvée dans les papiers du P. Antoine Gaubil (1689-1759), puis dans ceux du sinologie Henri Cordier (1849-1925). Nous verrons que Fourmont désavoue ce premier texte rédigé avec Huang avant 1716.
En second lieu, Fourmont évoque à plusieurs reprises une grammaire rédigée en français, qu’il nomme « grammaire de la langue chinoise soit parlée soit écrite » (Archives nationales, cote AR 69, f. 105), dont il dit qu’elle a été montrée une première fois à Jean-Paul Bignon en août 1728 (attestation de Bignon dans une lettre 23 février 1730, dans Archives nationales, cote AR 69, f. 110, voir aussi l’attestation de Bignon datée du 14 septembre 1729 dans les Papiers de Fourmont, NAF 8974, f. 866-86720), puis remise officiellement le 14 septembre 1729, avant d’être déposée à la Bibliothèque royale. Cette grammaire n’est toutefois pas publiée, en particulier parce que Bignon souhaite qu’une comparaison soit menée entre la grammaire de Fourmont et celle de Joseph de Prémare qui a en effet annoncé à Fourmont par une lettre datée au plus tôt de septembre 172821 qu’il allait lui envoyer une grammaire, laquelle parvient en France en janvier 1730 (Archives nationales, cote AR 69, f. 110). La grammaire de Prémare, missionnaire jésuite résidant à Canton, et, partant, familier de la langue chinoise, est a priori de meilleure qualité que celle de Fourmont qui n’a appris le chinois que par l’enseignement de Huang pendant au plus quelques années. Malgré le conflit d’intérêt pourtant manifeste, c’est Fourmont que Bignon charge de la comparaison : Fourmont, on s’en doute, conclut à la validité de son travail dans la mesure où il était en tout point conforme à celui de Prémare. Mais l’affaire ne s’arrête pas là car le doute persiste sur la valeur de la grammaire : il s’agit alors d’en évaluer la qualité par des personnalités extérieures, notamment des missionnaires au fait de la langue chinoise. En définitive, la grammaire de Fourmont, sous cette première forme, n’a jamais été publiée.
Nous disposons toutefois d’un brouillon de cette grammaire dans les Papiers de Fourmont : le livre I constitue un examen des savants et pseudo-savants qui ont abordé d’une façon ou d’une autre la langue chinoise (cote NAF 8974, 8 chapitres, f. 1-201) ; le livre II est d’une part un aperçu de la « littérature chinoise », c'est-à-dire une suite de notices sur certains livres comme les classiques confucéens et un exposé des ouvrages que Fourmont envisage de réaliser, puis une présentation du système général de la langue chinoise, c'est-à-dire des sons et surtout des caractères (ibid., 7 chapitres, f. 202-520) ; enfin, le livre III forme la grammaire proprement dite, où Fourmont détaille les « parties du discours » (noms, verbes, etc.), puis donne un aperçu de la syntaxe, enfin explique le système de la numération (ibid., 6 chapitres, f. 527-855).
Comme sa grammaire n’a pu être publiée, Fourmont entend la faire paraître sous une autre forme : ce sont les deux volumes rédigés en latin et publiés, l’un en 1737, les Meditationes sinicae, reprenant les livres I et II de la grammaire rédigée en français, et l’autre en 1742, la Grammatica duplex, reprenant le livre III, comme il l’explique dans la Préface de la Grammatica :
Grammatica haec mea illa est quae gallice primum conscripta, Bibliothecae Regiae deposita est, Bibliothecae Regiae typo annotata, quis ejus illius depositionis historiam nunc ignorat ? deinde eam in Lingua Latina transtuli, et ex Libro primo, ut dixi, abbreviatio exurrerit Praefatio Meditationum Sinicarum ; ex secundo item decurtato Meditationes ipsae ; tertius in quinque Libros divisus, eos ipsos, quos nunc damus. (« Praefatio », p. x)
Cette grammaire qui est la mienne est celle qui fut d’abord écrite en français, déposée à la Bibliothèque royale et partout marquée de l’estampille de la Bibliothèque royale : qui aujourd’hui ignore l’histoire de ce dépôt ? je l’ai ensuite transposée en langue latine, et du premier livre, comme je l’ai dit, est sortie sous forme abrégée la Préface des Meditationes Sinicae ; du second, également abrégé, proviennent les Meditationes elles-mêmes ; le troisième, divisé en cinq livres, est précisément l’ouvrage que nous donnons maintenant [i.e., la Grammatica].
Voyons à présent si les écrits de Huang Jialüe sont mentionnés comme la source de ces différents états de la grammaire de Fourmont. La réponse est négative : si Huang est cité, c’est en tant que dernier représentant de la série des hommes qui, en Europe, ont abordé la langue chinoise dans leurs travaux avant Fourmont. Il apparaît d’abord à la fin du livre I de la grammaire en français (non publiée), dans un chapitre 8 où, après une présentation du Chinois (Papiers, cote NAF 8974, f. 175-180), Fourmont dresse une liste de ses « papiers » (ibid., f. 180-181) et évalue son travail, de façon globalement négative (ibid., f. 193-199). Logiquement, Huang apparaît de même à la fin de la Préface des Meditationes sinicae, qui reprend ce livre I (« Praefatio », p. xviiij). Il en est enfin également question dans la Préface de la Grammatica duplex, quand Fourmont rappelle le contenu des chapitres des Meditationes (« Praefatio », p. xij).
Il s’agit, à chaque fois, d’associer Huang aux « auteurs qui se sont appliqués à faire connaître la langue chinoise » (titre du chapitre 7 dans Papiers, NAF 8974, f. 113, qui précède le chapitre 8 consacré exclusivement à Huang : « Du Sr Hoamge… », ibid., f. 144, texte repris en partie sous la forme d’une « dissertation » dans NAF 8977, f. 79-96), savants ou pseudo-savants que Fourmont fustige sans ménagement : Athanasius Kircher (1602-1680), Andreas Müller (1630-1694), Eusèbe Renaudot (1646-1720), Adriaan Reland (1676-1718), Thomas Hyde (1636-1703), Chritian Mentzel (1622-1701) et Samuel Masson22 (mort en 1742 ?). Il se montre tout aussi sévère avec Huang dont la grammaire, comme il l’avait dit à propos du dictionnaire, présente le défaut de ne constituer à ses yeux qu’une ébauche et de ne comporter aucun caractère chinois : c’est « quelque chose de bien imparfait, d'un côté parce que cette grammaire n'était pas assez étendue, de l'autre parce que tout y étant écrit en lettres latines, chaque monosyllabe y restait ambigu » (ibid., f. 193). Aussi Huang tombe-t-il sous le coup du verdict général que Fourmont formule dans la conclusion de son développement : « La conclusion naturelle de tout ce premier livre est que jusqu’ici l’on n’a encore rien fait qui soit capable de donner de la langue chinoise et surtout de ses caractères une connaissance même médiocre » (ibid., f. 221) ou bien, dans la Grammatica :
Linguam Sinicam Mandarinicam, neque ab aliis vel tentatam ; et cum Hoamgio quodammodo sepultam ; sed a nobis vita nova, atque inexpectata donari. (« Praefatio », p. xij)
La langue chinoise mandarine, que personne d’autre n’avait même essayé d’aborder, et qui, en quelque sorte, avait été ensevelie avec Hoamge, est cependant, par nous, gratifiée d’une vie nouvelle et inattendue.
Au terme de cette analyse, doit-on considérer, comme le fait Xu Minglong, que Fourmont a opéré une dépossession intellectuelle vis-à-vis de Huang et de son travail ? il est vrai que Fourmont a tendance à minimiser l’apport de Huang, comme il le dit dans cet extrait des Papiers : « [C]e que Mr Hoange nous a laissé se réduit à très peu de choses » (cote NAF 8974, f. 199). En particulier, dans les grammaires qu’il a rédigées, Fourmont présente Huang comme la dernière chance qui eût été donnée à l’Europe de comprendre et de transmettre quelque chose de solide à propos de la langue chinoise, mais il constate que cette dernière chance n’a pu être saisie, parce que Huang est mort de façon prématurée, mais aussi parce que son travail a peu de valeur à ses yeux. Il faut toutefois reconnaître que Fourmont n’a pas tout à fait tort lorsqu’il pointe les défauts du travail de Huang : un travail inachevé et dépourvu de caractères chinois. Simplement, il le fait avec un ton condescendant qui ne rend sans doute pas justice aux efforts de Huang qui, sans avoir une formation de lettré, a tout de même tenté de répondre aux demandes qu’on lui adressait.
8. Une dépossession matérielle ?
Il reste à savoir si Fourmont est allé jusqu’à opérer une dépossession matérielle à l'égard de Huang, entendant par là une dissimulation volontaire de certains de ses écrits, dans le but de masquer l’apport de son maître vis-à-vis de ses propres écrits. Nous procéderons en tentant de répondre aux deux questions suivantes : Fourmont s’est-il emparé des écrits de Huang après sa mort ? et, surtout, a-t-il volontairement passé sous silence certains écrits de Huang ?
À la première question, nous répondons par l’affirmative, mais Fourmont a agi dans un cadre à la fois juridique et officiel. Deux jours après la mort de Huang, ses biens, y compris les manuscrits, ont été saisis en conformité avec une procédure juridique que Jean-Paul Bignon décrit dans une lettre du 17 novembre 1716 (Archives nationales, cote AR 69, f. 4-5) : son épouse française, Marie-Claude Régnier, étant morte, et sa fille, prénommée également Marie-Claude, née en 1715, étant mineure, les biens reviennent au roi par « droit d’aubaine » ; mais le roi les remet à la belle-famille du défunt, c'est-à-dire les Régnier, Louis et son épouse Louise de Valois ; les manuscrits ont ensuite été « réclamés par Bignon à sa belle-famille pour être transférés dans l’institution », c'est-à-dire à la Bibliothèque royale (Landry-Deron, 2024, p. 364). Toutefois, dans les faits, c’est Fourmont qui récupère les écrits de Huang, là aussi de façon officielle, comme il le précise dans son Catalogue : en effet, il « conserve tous les originaux de M. Hoange » (1731, p. 53), car, il est chargé de mener à terme les différents travaux que Huang avait entrepris de son vivant : « En 1716 M. Hoamge étant mort, Mgr le duc d’Orléans par un ordre de S. M. Louis XV, me chargea de prendre et d’examiner tous ses papiers chinois » (ibid., p. 48). Fourmont le reconnaît clairement et s’engage à restituer ces documents si on le lui demande, comme l’atteste cet écrit qui clôt le « Catalogue des livres chinois dont le Sr Fourmont est dépositaire et qui appartiennent à la Bibliothèque du roi » (Archives nationales, cote AR 68, f. 95) :
Je soussigné, professeur royal et interprète de la Bibliothèque du roi, reconnais que Monsieur l'Abbé Bignon, bibliothécaire du roi, a fait remettre chez moi tout ce qui est compris au présent catalogue contenant quatre-vingt-deux pages, le tout appartenant au roi et faisant partie de sa bibliothèque, que je promets et m'oblige d'y faire remettre toutefois, et quantes que j'en recevrai l'ordre. Fait à Paris ce 27 avril 1727, signé Fourmont l’Aîné avec paraphe. (ibid., f. 133)
Deuxième question : Fourmont a-t-il volontairement passé sous silence certains écrits de Huang ? C’est ce qu’entend démontrer Xu, en se référant à un inventaire établi par Fourmont en 1727 (Archives nationales, cote AR 68, f. 132-133, liste reproduite f. 238[1]-238[2]), portant sur les papiers laissés par Huang à sa mort, en 1716 : selon lui, la liste dressée ne mentionne pas la grammaire élaborée en commun entre Huang et Fourmont et ne mentionne que partiellement le dictionnaire par clefs. S’agissant du dictionnaire, Xu écrit ceci :
黄嘉略未完成的字典现存巴黎国立图书馆东方部,手稿共计1140页。可是,傅尔蒙却说他所接受的包括这部字典在内的文稿总共只有82页,数目相差悬殊。 (2003, p. 121)
[Le manuscrit du dictionnaire inachevé de Huang Jialüe qui se trouve actuellement au Département des manuscrits orientaux de la Bibliothèque nationale, à Paris, compte en tout 1 140 feuillets. Pourtant, Fourmont déclare que le manuscrit qu’il a recueilli, comprenant ce dictionnaire, ne comptait que 82 feuillets en tout, ce qui fait une énorme différence.]
Xu s’est probablement appuyé sur le texte de Fourmont cité plus haut (Archives nationales, AR 68, f. 133), par lequel celui-ci reconnaît avoir en sa possession des livres chinois de la Bibliothèque royale. Il se trouve que ce texte fait suite à la dernière liste du « Catalogue des livres chinois dont [il] est « dépositaire », qui est précisément la « liste des livres chinois qui paraissent avoir appartenu au Sr Hoamge », c'est-à-dire l’inventaire de 1727, et que, de plus, le dictionnaire est mentionné en dernier dans cette liste : la mention « quatre-ving-deux pages » a peut-être induit en erreur le chercheur qui l’associe au nombre de pages du dictionnaire alors qu’il s’agit du nombre total de pages du « Catalogue des livres chinois » que Jean-Paul Bignon a confiés à Fourmont pour mener à bien son travail.
Concernant la grammaire, rappelons que les Papiers de Huang en contiennent trois : une « grammaire chinoise » de 28 pages (cote NAF 280, f. 6-19), un « Essai de grammaire sur la langue chinoise » de 8 pages (ibid., f. 20-23) et de nouveau une « grammaire chinoise » de 25 pages (ibid., f. 48-60), sans compter la « table » de la grammaire, sur trois pages (ibid., f. 3-5) et la « grammaire chinoise » de 16 pages, qui se trouve dans les Mémoires de Fréret mais qui est de la main de Huang (cote B1/14-4), sans compter la Préface de 8 pages (ibid., cote B1/14-1). Or, Fourmont ne mentionne jamais ces écrits explicitement parmi les papiers laissés par Huang après sa mort. Pour démontrer que Fourmont passe volontairement sous silence les textes de Huang relatifs à la grammaire, Xu s’appuie, comme nous l’avons dit, sur l’inventaire de 1727, qui comporte 12 entrées numérotées, totalisant 13 volumes. L’entrée n° 11 est décrite de façon imprécise : « une petite liasse de feuilles chinoises, les unes écrites à la main, les autres imprimées sans aucun titre ». Les entrées n° 1, 2, 3 et 7 concernent des écrits religieux : « 1° des heures chinoises » ; « 2° un petit livre de prières » formant deux volumes ; « 3° un catéchisme par demandes et réponses » ; « un petit cahier qui contient quelques passages sur l’Incarnation » (Archives nationales, cote AR 68, f. 132-133). Les entrées n° 4, 5 et 6 semblent être des sortes de carnets que Huang tenait pour lui-même ou pour son premier protecteur M. de Rosalie : « 4° un petit livre rédigé en chinois, avec le titre Éclaircissements », que Danielle Elisseef interprète comme un carnet à usage personnel « du temps où Huang apprenait le français » (Elisseeff-Poisle, 1978, p. 46) ; « 5° un petit livre sans titre, dont les phrases sont chiffrées et paraissent avoir servi à l'ouvrage de quelque missionnaire, apparemment Monsieur de Rosalie » ; « 6° un petit livre qui n'est autre chose qu'un registre ou journal de 1709, divisé par mois (ibid., f. 131-132). Le reste concerne les travaux de Huang : le début de la traduction du roman Yu Jiao Li au n° 9 et le dictionnaire au n° 12. La grammaire n’est pas explicitement mentionnée, mais on peut penser que les entrées n° 8 et 10 y font référence : le n° 8 semble renvoyer au vocabulaire (inclus dans la grammaire tel que l’entendait Huang) : « 8° quelques cahiers qui contiennent des phrases de 4, de 5, de 6, de 8, etc. caractères » ; le n° 10 renvoie à l’aspect encyclopédique que Huang prévoyait également d’incorporer dans sa grammaire : « 10° quelques réflexions sur l'état de la Chine » (ibid., f. 133). Il reste que ces deux descriptions, si elles concernent la grammaire, sont pour le moins allusives et ne rendent pas compte de tout le travail que Huang et Foumont ont réalisé à propos de la grammaire chinoise.
Fourmont reprend cette liste des papiers retrouvés chez Huang après sa mort dans quatre autres textes publiés. Dans le Catalogue de ses propres ouvrages, publié en 1731, la liste précédente se réduit à cinq entrées dont deux sont communes avec l’inventaire de 1727, à savoir le n° 9 (la traduction du roman) et le n° 12 (« un commencement de dictionnaire », p. 48) ; trois nouvelles entrées sont ajoutées : Fourmont mentionne « le pater, l’ave, le credo », qui s’ajoutent aux textes à caractère religieux (les n° 1, 2, 3 et 7 de 1727). Il reste finalement deux entrées seulement qui relèvent de la grammaire : des « petits dialogues », qui sont des mises en situation, et un « petit vocabulaire tel qu'il s'en trouve dans toutes les grammaires italiennes, anglaises, allemandes, etc. » (p. 48). Dans les Meditationes de 1737, la liste se réduit à deux entrées seulement : les prières (sans doute les quatre entrées n° 1, 2, 3 et 7 de 1727) et le dictionnaire (entrée n° 12) (p. xviij). Dans le Catalogus des livres chinois (Villefroy, 1739, p. 431-432), Fourmont reprend la même numérotation que dans l’inventaire de 1727, du n° 1 au n° 12, mais il ajoute 5 entrées. À la fin de la liste, il mentionne un livre sur la gestion domestique (n° 16) et la traduction des classiques confucéens par le P. François Noël sous le titre Confucius Sinarum Philosophus23 (n° 17). Les trois autres entrées ajoutées par rapport à l’inventaire de 1727 ont déjà été mentionnées dans le Catalogue de 1731 : il s’agit du pater, de l’ave et du credo (n° 13), ainsi que deux entrées qui relèvent de la grammaire, à savoir des dialogues en situation (n° 14) et un vocabulaire des noms et des verbes (n°15) (p. 431-432). Cette liste est reprise dans la Grammatica Duplex de 1742 avec une correction logique : Fourmont a supprimé la dernière référence (n° 17), qui ne concerne pas une œuvre de Huang (p. 500-501). On peut donc affirmer que, dans ces textes, Fourmont ne passe pas sous silence la grammaire de Huang, mais y fait référence de façon allusive à travers quatre entrées : deux vocabulaires (n° 8 et 15), des dialogues (n° 14) et une présentation de la Chine dans une approche encyclopédique (n° 10).
Il reste que Fourmont n’est pas explicite. Ce silence relatif tient, selon nous, à deux raisons. La première vaut surtout pour l’inventaire manuscrit de 1727. On se souvient qu’à cette date Fourmont travaille à une grammaire qu’il entend faire imprimer : c’est la « grammaire de la langue chinoise soit parlée soit écrite » qu’il remet à Bignon en 1728 et qui reste en suspens du fait de doutes conçus quant à sa qualité. On peut faire l’hypothèse qu’en 1727, Fourmont ne souhaite pas mettre en avant les travaux de Huang auxquels sa grammaire en préparation serait par trop redevable.
Mais il y a peut-être une seconde raison, qui vaut plutôt pour les textes ultérieurs. Il nous faut alors revenir au Catalogue de 1731, dans lequel Fourmont évoque bien une grammaire de Huang, non pas au titre des papiers laissés à sa mort, mais lorsqu’il décrit son propre travail collaboratif avec Huang. C’est dans le passage suivant, que nous avons déjà cité : « je fis alors sur ses mémoires [ceux de Huang] une grammaire que nous intitulâmes : Essai de grammaire chinoise. Cet essai fut présenté à M. de Pontchartrain. » (p. 47). Les « mémoires » de Huang désignent bien une grammaire rédigée par Huang. Fourmont mentionne donc bien cette grammaire de Huang mais pour dire qu’il a dû la « réformer » mais sans non plus insister sur ce travail de refonte. Ce ton presque embarrassé s’éclaire en lisant ses Papiers lorsqu’il évoque, parmi les « papiers de Mr Hoamge » cette fois-ci, comme dans le Catalogue mais de façon plus explicite, « deux essais de grammaire chinoise, l’un par lui et de son écriture, l’autre par moi et de ma main ; c’était celui qui avait été présenté aux ministres pour le nom de Mr Hoamge. » (Papiers, NAF 8974, f. 180, repris dans NAF 8977, f. 39) ; il ajoute quelques pages plus loin : « Ce qu'il [Huang] avait fait était à réformer non pour le fond absolument mais faute de méthode. Je le réformai donc par l'ordre de Mr l'abbé Bignon et ce fut cette réforme que l'on présenta au ministre24. Mais si on l'avait imprimée alors, ç’aurait été quelque chose de bien imparfait, d'un côté parce que cette grammaire n'était pas assez étendue, de l'autre parce que tout y étant écrit en lettres latines, chaque monosyllabe y restait ambigu. » (Papiers, NAF 8974, f. 193). Il ne se réfère pas dans cet extrait à la grammaire de Huang, mais bien à la version corrigée par lui et présentée à Pontchartrain ; or il avoue combien il est peu satisfait de ce texte, en raison de défauts (la brièveté et l’absence de caractères chinois) qu’il corrigera dans les Meditationes de 1737 et la Grammatica Duplex de 1741, après que, sous sa direction, des caractères chinois (les « buis du Régent ») auront été fabriqués pour l’impression. La seconde raison qui explique le silence relatif de Fourmont à propos de la grammaire de Huang mais aussi de la version corrigée qu’il en a faite est donc qu’il éprouve un certain malaise vis-à-vis de l’état de son travail collaboratif de 1716 avec Huang, qui ne le satisfait plus en 1731.
Quant à savoir à quels textes correspondent les « deux essais de grammaire chinoise » dont Fourmont parle dans ses Papiers ainsi que dans le Catalogue mais de façon implicite, c’est là une question délicate à laquelle nous apporterons des éléments de réponse qui demeurent purement hypothétiques. Pour ce qui concerne l’essai de grammaire de Huang, avant la correction de Fourmont, on pourrait penser qu’il s’agit du seul texte qui porte ce titre dans les Papiers de Huang (cote NAF 280, f. 20-23), mais il est assez court (huit pages » et est interrompu au f. 23) ; ce pourrait être tout aussi bien un des deux textes intitulés « Grammaire chinoise » (ibid., f. 16-26 et f. 48-60) et, pour terminer, sans doute plutôt le deuxième texte ainsi intitulé car le premier est lui aussi interrompu.
Concernant la version corrigée de Fourmont de 1716, elle n’est pas présente dans ses propres papiers ni dans ceux de Huang25. On peut légitimement penser que, puisqu’il s’agit du texte présenté à Pontchartrain, épisode non seulement évoqué par Fourmont (Catalogue, 1731, p. 47 et, dans les Papiers, cote NAF 8974, f. 180), mais attesté par une lettre rédigée par Huang lui-même et adressée au Régent, datée de « l’hiver 1716 » et conservée à la Bibliothèque de l’Institut de France sous la cote 5409 (« Lettre [...] au Régent Philippe d’Orléans », voir la traduction en français courant qu’en propose Xu, 2003, p. 533-534), il a peut-être été retiré des papiers de Huang ou de Fourmont, sans qu’on l’y ait replacé par la suite. Mais Fréret, dans sa « Réponse aux accusations » de Fourmont, déclare que Huang lui a remis une copie de cette version corrigée : « J’ai entre les mains, Messieurs, une copie de cet essai [il se réfère à l’Essai de grammaire chinoise mentionné par Fourmont dans son Catalogue, p. 47], de la main du Sr Hoangh et qu’il me donna lui-même » (Mémoires, cote B2/1, f. 12) ; il est encore plus explicite dans cet autre passage (une autre version du mem texte) : « Le Sr Huang me remit une copie de sa main de cette grammaire réformée. Elle est parmi mes papiers » (ibid., f. 1126). Cette copie de l’essai corrigé par Fourmont pourrait être le texte intitulé « Grammaire chinoise », qui est de la main de Huang et en marge duquel se trouve la mention, portée par Fréret : « De la main du Sr Hoangh mais dirigée par Mr Fourmont » (B1/14-4, f. 1) ; toutefois, deux éléments ne vont pas dans ce sens : d’une part, le titre du texte est bien « Grammaire chinoise » et non « Essai de grammaire » (les papiers de Fréret comportent trois textes portant ce titre, qui est celui que mentionnent et Fréret lui-même et Fourmont) ; d’autre part, ce texte de sept pages se présente comme un sommaire, certes détaillé, et non pas comme une grammaire véritablement développée…
En conclusion, sans adhérer à l’affirmation formulée par la notice Wikipédia en chinois (de Taïwan), selon laquelle « les deux hommes [Fréret et Fourmont] ont délibérément passé sous silence le nom de Huang Jialüe dans le monde de la sinologie française, afin de gagner pour eux-mêmes gloire et prestige » (« 兩人為了爭取名誉、地位,刻意令黃氏在法國漢學界寂然無名。», nous rejoignons globalement la position plus prudente de Xu Minglong à propos des agissements de Fourmont vis-à-vis des travaux de Huang. Le chercheur chinois n’accuse pas Fourmont d’avoir volontairement dissimulé des manuscrits de Huang : « Rien de solide ne nous permet d’accuser Fourmont d’avoir dissimulé quoi que ce soit » (« 我们没有充分根据指责傅尔蒙故意隐瞒些什么 », 2003, p. 123). Nous avons toutefois tenté de préciser les raisons pour lesquelles, dans ces différents écrits et publications, Fourmont fait preuve en la matière de ce qui aux yeux de Xu s’apparente à une certaine « désinvolture » : « mais il y a des raisons pour penser son attitude à l'égard des manuscrits de Huang Jialüe manque de sérieux. » (« 但有理由认为,他处理黄嘉略遗稿的态度是不认真的。 », ibid.).
9. Un processus d’invisibilisation institutionnelle
Au-delà des personnes, il faut sans doute analyser ce qui advient à Huang lors de son séjour en Europe et surtout après sa mort comme un processus qui se situe à un niveau plus général, celui de toute une société qui, certes fait preuve de curiosité à l'égard de l’autre, en l’occurrence la Chine et son immense culture, mais qui demeure essentiellement autocentrée et a du mal à reconnaître l’apport des étrangers dans la constitution de son propre savoir. Pour un Michel Sin (Shen Fuzong), le Chinois converti que le missionnaire flamand Philippe Couplet ramène de Chine en 1681, qui s’entretient avec Louis XIV à Versailles lors de son séjour en France en 1684-1685 (Monnet, 2014, p. 141), puis qui se rend à Rome où il s’entretient avec le pape, enfin parvient en Angleterre en 1687, où il se met au service de Thomas Hyde, le bibliothécaire de la Bodleian Library à Oxford, Michel Sin pour qui le roi Jacques II commande un portrait qui fait partie de la Collection Royale (tableau de Sir Godfrey Kneller, daté de 1687 et conservé sous le numéro d’inventaire RCIN 405666) — pour un Michel Sin, combien de noms dont le souvenir tend à s’effacer. On peut citer les noms de tous les jeunes Chinois convertis que les missionnaires jésuites ont ramenés en Europe : Zheng Manuo (郑玛诺, alias Manoel de Siquiera, accompagnant Alexandre de Rhodes, fondateur des Missions étrangères de Paris, entre 1645-1666), Zheng Andelei (鄭安德肋, André Chen, accompagnant Michał Boym, entre 1652-1656), Fan Shouyi (樊守義, accompagnant Francesco Provana, entre 1708 et 1719) ou bien encore Hu Ruowang (胡若望), Jean Hu, accompagnant Jean-François Foucquet, entre 1722 et 1726. Comme Hang Jialüe, ce dernier nous est davantage connu grâce à l’autobiographie fictive que lui a consacrée le sinologue américain Jonathan D. Spence, The Question of Hu, sur le modèle de Moi, Arcade, Interprète du Roi-Soleil de Danielle Élisseeff. Il faudrait ajouter encore d’autres noms qui ne font pas même l’objet de notice, comme celui de Li Ruowang (李若望), qui a accompagné Huang dans son voyage de Chine vers l’Europe et dans son séjour à Rome où il meurt (Xu, 2003, p. 43), et encore ceux dont on ne connaît pas même le nom, comme cet « autre Chinois arrivé en France en 1700 avec le père Jean de Fontaney, dont le nom ne nous est pas parvenu » (Landry-Deron, p. 362). La liste est sans doute loin d’être close.
L’oubli ou la « désinvolture » dont Huang a été victime n’est donc pas tant le fait d’Étienne Fourmont, même s’il y a contribué, que de la société de l’époque et de ses institutions. Ce processus d’invibilisation institutionnel se traduit en particulier par la dispersion des papiers de Huang dans diverses bibliothèques : à la Bibliothèque royale (puis BnF), à la Bibliothèque de l’Observatoire, mais aussi à la Bibliothèque des Missions étrangères de Paris et à la Bibliothèque de l’Institut de France. Notons, de plus, que certains de ces papiers ne sont pas conservés sous le nom de Huang, mais dans des fonds associés à d’autres figures comme celles de Joseph-Nicolas Delisle et Nicolas Fréret (à la Bibliothèque de l’Observatoire) ou de Henri Cordier (à la Bibliothèque de l’Institut).
10. Un parcours d’acculturation
Nous voudrions, pour finir cette étude, adopter un autre point de vue : nous avons suivi le parcours de Huang d’un point de vue externe, celui des Européens ou des Français, qui ont vu en lui un objet, une ressource à exploiter et, à cet égard, nous avons abouti, en la nuançant, à l’idée que Huang a subi une forme d’aliénation. À présent, essayons d’adopter un point de vue interne, celui de Huang lui-même, en le considérant comme un sujet qui décrit un parcours d’acculturation, au sens où il s’est bon gré mal gré adapté au milieu étranger dans lequel il vivait, c'est-à-dire la France du début du XVIIIe siècle.
Sur le plan individuel, tout d’abord, au lieu de penser qu’il perd son identité originelle, son nom, sa langue, etc., on peut considérer qu’il s’engage dans un processus de construction ou de reconstruction identitaire, sur le modèle de « l’identité ipse » que Paul Ricoeur oppose à « l’identité idem » dans Soi-même comme un autre. Au fur et à mesure de son séjour en Europe et surtout en France, Huang se construit une identité qu’il faut appréhender dans une logique constamment évolutive.
L’acte inaugural au fondement de cette nouvelle identité est le refus de la prêtrise opposé en 1713 à son premier protecteur, Artus de Lionne. Cet acte est indéniablement celui d’une personnalité courageuse, par contraste avec ses compatriotes qui, comme lui, ont été ramenés en Europe par des autorités religieuses, mais qui demeurent dans le giron de l’Église.
Huang a par ailleurs pris l’habitude de tenir un journal : nous en avons conservé deux, le journal de Rome de 1704-1705 et le journal de Paris de 1713-1714 ; mais nous savons que, parmi ses papiers, il y en avait un troisième, pour l’année 1709 (Archives nationales, cote AR 68, f. 131-132). Il est probable qu’il s’agissait d’une pratique constante. Or, si l’on suit Paul Ricoeur, le fait de raconter sa vie est une façon de construire son identité, c’est ce qu’il appelle « l’identité narrative ». Notons de plus que Huang commence par écrire en chinois lorsqu’il tient son journal à Rome, mais il passe ensuite au français, comme s’il prenait une nouvelle identité ou du moins modifiait son identité pour y associer la langue française. On pense aux enfants adoptés, même relativement âgés, qui oublient leur langue maternelle pour « adopter » et faire sienne la langue d’adoption (Harf.). Cela pourrait expliquer le petit nombre de caractères chinois dans les écrits de Huang. On est surpris en effet, en ouvrant ses manuscrits, en particulier ceux de la grammaire ou du dictionnaire, de ne pas trouver, ou seulement rarement, de caractères chinois : c’est précisément l’un des reproches que Fourmont formule à l'égard de son travail. Mais ce n’est pas qu’il ne connaît pas les caractères, puisqu’il existe des textes écrits en chinois, comme le journal de Rome ou certaines pages de sa grammaire (voir les « Phrases » au f. 83 de ses papiers, cote NAF 280, par exemple). Il a pu se dire, en faisant le raisonnement inverse de celui de Fourmont, que des caractères chinois seraient inutiles pour ses lecteurs, nécessairement français, qui les ignorent. Mais il est possible que cette absence de caractère soit liée au processus de reconstruction identitaire dans lequel il est engagé, passant d’une identité chinoise à une identité française. À ce titre, il est remarquable que le journal parisien ne comporte que très peu de caractères (20 octobre 1713, f. 3 : 出門, « sorti » ou 11 août 1714, f. 31 : 午饍, « repas de midi »), tout le reste, y compris certains mots chinois, étant transcrits en lettres latines, comme ce passage parmi de nombreux autres : « [C]e matin elle [Mlle H., c'est-à-dire son épouse désignée ainsi dans le journal] a été sorti[e] p[ou]r mài jŏu », c'est-à-dire賣肉, « acheter de la viande », 2 janvier 1714, f. 12). En adoptant la langue française et même l’écriture « française » pour composer des mots chinois, que ce soit dans le journal, dans la grammaire ou dans le dictionnaire, Huang effectue une sorte de mue linguistique en lien avec l’évolution de son identité.
Le parcours d’acculturation est également repérable sur un plan collectif. Comme on le sait, Huang fait un mariage, le 25 avril 1713, avec une jeune fille de la petite bourgeoisie parisienne : Marie-Claude Régnier, fille de Louis Régnier et de Louise de Valois. Peut-être la rencontre s’est-elle faite par l’entremise de Jean-Paul Bignon (Xu, 2003, p. 72) qui, selon Fourmont, voyait là un moyen de retenir Huang à Paris (Fourmont dans Xu, 56). Huang quitte les Missions étrangères rue du Bac et emménage avec son épouse rue Guénégaud ; ils déménageront ensuite rue des Cannettes. Le couple espère ardemment la naissance d’un enfant, comme l’atteste le relevé par Huang des cycles menstruels de sa femme (par exemple, le 27 décembre 1714 (f. 11) : « huĕ qīn », pour xuejing血經) : une fille, également prénommée Marie-Claude, naît le 4 mars 1715. La mère meurt peu après l’accouchement. La fille meurt à 20 ans en 1735, sans descendance. L’intégration sociale dans le pays d’accueil passe donc par la constitution d’une famille entendue au sens étroit mais aussi au sens large : le journal parisien fait très souvent état de la visite chez les beaux-parents : « Ce matin, H.H. [lui-même et sa femme] ont été [...] chez R[égnier, les beaux-parents] pour faire les Rois avec toute la famille » (6 janvier 1714, f. 12) — ou celle d’amis venant chez Huang parfois apporter de quoi manger ou de quoi se chauffer : « le R.P. Guillon est venu nous voir et nous a porté des anchois et des olives » (15 février 1714, f. 16).
Huang est également intégré dans un réseau d’hommes de lettres et de sciences, en lien, entre autres institutions, avec la Bibliothèque royale, l’Académie des inscriptions ou encore l’Oratoire et le Collège de Juilly. De nouveau, le journal parisien cite de très nombreux noms de personnalités appartenant au monde intellectuel de l’époque. Gravitent autour de Huang des érudits que nous avons déjà mentionnés comme Jean-Paul Bignon (1662-1743) et son secrétaire François Sevin (1682-1741), Étienne Fourmont (1683-1745) ou Nicolas Fréret (1688-1749), mais aussi Pierre-Nicolas Desmolets (1678-1760), le bibliothécaire de l’Oratoire. On compte aussi des hommes de lettres, comme Antoine Galland (1646-1715), qui est aussi un protégé de Bignon, ou Montesquieu (1689-1755), appelé le plus souvent Mr La Bray dans le journal car il obtient le titre de Montesquieu en 1716, après la mort de son père27, ou encore des savants, comme le botaniste Antoine de Jussieu (1686-1758), l’astronome Joseph-Nicolas Delisle (1688-1768), le mathématicien Antoine Parent (1666-1716) ou encore l’explorateur Jean de Laroque (1661-1745).
Au-delà de la sphère scientifique, à lire le journal parisien ainsi que certains passages des Papiers de Fourmont, on comprend que Huang ne dédaignait pas les mondanités. Ainsi Fourmont relève que « les conversations philosophiques ne lui déplaisaient point » (cote NAF 8974, f. 191) et un peu plus loin :
Il était souvent invité à dîner en ville, même par des personnes de premier rang, qui étaient bien aise de l'entendre causer de la Chine, ainsi, outre Mr l'abbé Bignon, Mr de Pontchartrain et toutes leurs familles, il était reçu chez Mr le duc d'Antin, chez Mr le duc de Noailles, chez Mr le cardinal [César] et Mr le duc d’Estrées. Mr de Langres, alors abbé d’Antin [fils du duc d’Antin], l’avait assez souvent à sa table. (ibid., f. 194)
Cette intégration sociale est marquée, symboliquement, par sa garde-robe qu’il se constitue. Si l’on en croit André Masson, il se vêt de façon à passer pour un homme presque ordinaire :
C'est donc à la fin de 1712 ou au début de 1713 que le jeune Chinois endossa un habit à l'européenne, abandonnant les « trois robes à la mandarine ou chinoise » et la « veste brodée d'or » que mentionne quelques années plus tard l'« Estimation des effets du feu Sieur Arcade Hoange, dans sa chambre, rue des Cannettes, paroisse Saint-Sulpice à Paris ». (p. 351)
Masson se réfère à l’inventaire réalisé par le tapissier Joseph Adam sur l’ordre de Jean-Pierre Bignon (Archives nationales, cote AR 69, f. 5-8), dans lequel on trouve aussi « deux perruques » et « une épée ».
On peut même dire que Huang se construit un personnage, une persona, c'est-à-dire un masque social. Il joue le rôle qu’on attend de lui, à savoir celui d’un Chinois représentatif de la culture chinoise. Mais il n’en est pas dupe, comme en témoigne l’humour dont il fait preuve dans son journal parisien à travers certaines expressions qui lui servent à se désigner lui-même28. Il se donne du duc, du prince ainsi que du cardinal, de l’ambassadeur, du gouverneur, du général et du maréchal : « Mgr le duc de S[ain]t Houange a déjeuné avec 3 petits pains et de vin » (13 février 1714, f. 16) ; « Mr le Prince de Hīnhōa » (6 avril 1714, f. 21) ; « Son Éminence Monseigneur le Cardinal [...] Houange est toujours incommodé avec sa fièvre lente » (16 février 1714 , f. 16) ; « Monseigneur l’ambassadeur Houange a toujours affaire et donné des audiences à tout le monde depuis le 18e du mois jusqu’à 25e » (17 février 1714 , f. 17) ; « Mr le gouverneur Hoange » (ibid., 24 février 1714) « Mr Hoange le général et le grand Seigneur a été chez M. L. B. [l’abbé Bignon] » (17 avril 1714 , f. 23) ; « Après dîner Monseigneur le mar[é]chal Hoange est sorti chez Mr Albaret. » (3 avril 1714, f. 17). Il s’invente aussi des noms à particule en lien avec ses propres origines : « Mr le Prince de Hīnhōa » (pour Xinhua興化, 6 avril 1714 , f. 21), « le seigneur de Pòu Thièn » (pour Putian 莆田, 7 juin 1714, f. 28 » ou bien encore le « Cardinal de Fonchan Houange » (pour les monts Fengshan凤山, proches de son pays natal » (16 février 1714, f. 16).
Ainsi, Huang Jialüe non seulement fait évoluer son être au monde, en adoptant progressivement le langage et les mœurs françaises, mais joue avec cette nouvelle identité en la mettant à distance par l’humour.
Nous avons vu deux logiques apparemment contraires dans le parcours de Huang Jialüe : une logique d’instrumentalisation de la part de l’Église, en lien avec la querelle des rites et les conflits opposant les Missions étrangères et les jésuites, puis de la part du milieu intellectuel parisien, d’un côté Jean-Paul Bignon qui souhaite, en accord avec le roi, puis le régent, étendre le savoir français au domaine chinois, et, de l’autre, des hommes de lettres et de science avides eux aussi de compléter leurs connaissances en puisant à la source de ce représentant de la Chine, mais avides aussi, pour Étienne Fourmont en particulier, d’acquérir une reconnaissance scientifique personnelle, parfois aux dépens de la reconnaissance due à son maître ; à cette logique d’aliénation nous avons opposé, en dernier lieu, une logique d’acculturation car, comme nous l’avons vu, Huang est remarquable par sa capacité à s’adapter à un nouvel environnement social, culturel et linguistique.
Le parcours de Huang est en définitive l’illustration d’un phénomène de mondialisation culturelle auquel participent les Chinois ramenés en Europe que nous avons mentionnés plus haut, ainsi que des personnalités européennes : les missionnaires essentiellement, comme Francisco Varo ou Joseph de Prémare, tous deux auteurs d’une grammaire chinoise, puis des sinologues laïques dont Fourmont est le premier représentant (Leung, 2002). Ce parcours est marqué par un certain nombre de causes circonstancielles, comme la mort prématurée de Huang, peut-être ses aptitudes somme toute limitées ainsi que le caractère ambitieux et irascible d’Étienne Fourmont, mais aussi par des causes systémiques, comme une société européenne qui, certes, témoigne d’une ouverture sur les cultures du monde, mais qui, demeurant autocentrée, a tendance à invisibiliser les sources du savoir qu’elle élabore au contact de l’étranger.
