Chaque année, au mois de novembre, l’exposition du Shôsô-in 正倉院展 est organisée au Musée national de Nara 奈良国立博物館. Il s’agit d’une exposition des « trésors » conservés dans le Shôsô-in 正倉院. À cette occasion, une quarantaine d’objets sont sélectionnés à partir de la grande collection. Les objets sont classés en trois groupes : ceux qui appartenaient à l’empereur Shômu 聖武天皇 (701-756), ceux qui ont été utilisés lors de cérémonies bouddhiques au temple Tôdai-ji 東大寺, siège de l’entrepôt Shôsô-in jusqu’au XIXe siècle, et ceux qui ont un lien avec la construction du Tôdai-ji. Tous ces objets ont été soit créés par des artisans japonais du VIIIe siècle, soit importés de l’étranger. Nous arrivons à la question du lien entre la Route de la soie et le Shôsô-in.
L’article « Shôsô-in » dans le Dictionnaire historique du Japon cite « l’heureuse expression de René Grousset », à savoir « le Shôsô-in est le terminus de la "Route de la soie" ». Grousset est le premier chercheur en études orientales venu au Japon après la Seconde Guerre mondiale, et c’est bien lui qui a employé cette expression pour la première fois (Morikawa, 1983 : 45). Dans De la Chine au Japon, Grousset écrit : « […] après avoir traversé la mer Jaune, la Route de la soie vient aboutir au Shôshôïn de Nara. » (1951, p. xx) Au Japon, l’expression « terminus de la Route de la soie » – en japonais « Sirukurôdo no shûchaku eki » シルクロードの終着駅 ou « Sirukurôdo no shûchaku ten » シルクロードの終着点 – est toujours vivante. Cette formule magique s’applique bien au Shôsô-in, mais également à l’ensemble des composantes environnementales du Shôsô-in, comme le temple Tôdai-ji, la culture Tenpyô, l’ancienne ville de Nara ou encore le Japon du VIIIe siècle. Grousset lui-même a attribué cette expression non seulement au Shôsô-in, mais également au Japon du VIIIe siècle (ibid.).
L’image exotique de la Route de la soie a également montré sa valeur commerciale. En 1988, l’exposition de la Route de la soie de Nara (なら・シルクロード博) a été organisée pour célébrer à la fois les cent ans de l’installation du département de Nara et les quatre-vingt-dix ans de la ville de Nara. Pour cet événement, l’écrivain Inoue Yasushi 井上靖 a joué le rôle de producteur général, et de nombreuses entreprises telles que Kyocera, NEC et Fujitsu y ont participé. Le parc de Nara ainsi que l’ancien site de la capitale impériale Heijô-kyô 平城京 ont été transformés en lieux d’exposition et une trentaine de pavillons y ont été installés. Le pavillon Takuramakan タクラマ館, par exemple, a reproduit le désert du Taklamakan, en étalant du sable collecté dans ce désert et en assurant fidèlement sa température et son humidité. Les mascottes créées pour l’exposition représentent bien la mixité de l’ancienne ville de Nara et de la Route de la soie (Figure 1).
Figure 1 - Mascottes pour l'exposition de la Route de la soie de Nara
Nara shimin dayori : Bulletin municipal de la ville de Nara, 630, p. 4
Nana-chan (à gauche dans l’image) est un cerf, animal symbolique de la ville de Nara, et Rara-chan (à droite) est un dromadaire. D’après les Chroniques du Japon 日本書紀, des dromadaires ont été apportés au Japon dès le VIe siècle, via la péninsule coréenne. Ces deux mascottes portent des habits de l’époque Nara, influencés par la Chine.
Le nombre de visiteurs de l’exposition, qui s’est tenue du 24 avril au 23 octobre, a surpassé l’attente de la ville de Nara en atteignant 6,81 millions de personnes au total (ville de Nara, 1988-b, p. 1). Si le concept de l’exposition a fait rêver les Japonais, c’est probablement parce que la société nipponne correspondait à l’image du Japon présente dans le monde. En 1988, le Japon était à la veille de sa chute économique et la mondialisation des entreprises était toujours active. Dans ce contexte, à la clôture de l’exposition, Inoue Yasushi a affirmé que « Nara au Japon » est devenue « Nara dans le monde », terminus de la Route de la soie (ville de Nara, 1988-b, p 1). L’exposition a ainsi contribué à graver l’image de Nara en tant qu’ancienne ville internationale. Cependant, l’interprétation du Japon ancien dans le monde appelle quelques précisions. Les commerçants asiatiques n’ont pas traversé le désert à dos de dromadaires pour voyager jusqu’au Japon. Les Japonais non plus ne sont pas allés en Asie centrale. C’est la communication diplomatique entre le Japon et la Chine des Tang qui a offert l’opportunité de découvrir les cultures liées à la Route de la soie.
1. Influences du continent
1.1. Culture Tenpyô
La culture Tenpyô 天平文化 du VIIIe siècle est définie comme une culture influencée par le bouddhisme et la culture des Tang. Son nom est lié à l’ère Tenpyô 天平 (729-749) qui couvre le règne de l’empereur Shômu 聖武天皇1. L’esprit international de cette période n’a pas été créé de manière subite. Dès la fin de l’époque Yayoi 弥生時代, le Japon avait accueilli de nombreux étrangers, appelés toraijin 渡来人. La plupart de ces immigrés étaient originaires de la péninsule coréenne (Ueda, 2013, p. 43). Leur installation au Japon était liée à la situation instable de leur pays. Certains de ces expatriés coréens ont trouvé une place à la cour du Japon. Ils étaient chargés de la formation des bureaucrates à l’époque de l’empereur Tenji 天智天皇, par exemple en contribuant à l’enseignement des caractères chinois auprès des fonctionnaires japonais (Kasahara, 200, p. 99). Le clan Yamato-no-aya-uji 東漢氏, connu pour ses connaissances militaires, a apporté des idées politiques à la cour de l’empereur Tenmu 天武天皇 (Ueda, 2013, p. 76).
En plus d’accueillir les toraijin, la cour impériale envoyait également des ambassadeurs officiels à la cour chinoise depuis l’an 600 (Tono, 2007, p. 21), peu après l’unification de la Chine par Sui. Le régent Shôtoku 聖徳太子, sous le règne de l’empereur femme Suiko 推古天皇, a ainsi décidé de briser le silence diplomatique qui s’était installé entre les deux pays depuis un siècle en raison de l’appréhension à l’égard de la puissance de la nouvelle dynastie chinoise.
La délégation, appelée Kenzuishi 遣隋使 (Délégation japonaise dans la Chine des Sui) puis Kentôshi 遣唐使 (Délégation japonaise dans la Chine des Tang), était composée de diplomates, d’interprètes, d’une équipe de navigation, d’étudiants, de moines et de stagiaires dans les métiers d’art (Tono, 2007, p. 103-104). Dans le bateau de retour, se trouvaient des passagers étrangers, invités par la cour du Japon. Ainsi, la culture des Tang a occupé rapidement une place importante à la cour. L’ouverture vers la Chine a fait évoluer le Japon, qui était à l’aube de la fondation de son État. La veuve de l’empereur Tenmu, après avoir succédé à son mari sur le trône en tant qu’empereur femme Jijô 持統天皇, a accordé sa confiance à Fujiwara no Fuhito 藤原不比等, haut fonctionnaire et noble. Il s’est engagé à établir un État impérial fort, grâce à la mobilisation de technocrates étrangers (Kasahara, 2017, p. 94). Pour ce binôme, la Chine était un exemple à suivre. Le style vestimentaire coréen, par exemple, avait déjà été remplacé par le style des Tang en 682 durant le règne de l’empereur Tenmu, mais un style encore plus proche de celui de la Chine a été encouragé par l’empereur femme Jitô.
L’influence vestimentaire a continué jusqu’à l’ère Tenpyô. En 732, l’empereur Shômu a introduit une nouvelle tenue de cérémonie pour l’empereur, composée d’une veste de type kimono et d’une longue jupe recouvrant le pantalon, appelée benfuku 冕服, ainsi qu’une couronne, en s’inspirant des empereurs chinois (Masuda, 2013, p. 52). Son choix montrait que sa politique était basée sur celle des empereurs chinois, après les huit premières années de son règne (Morimoto, 2018, p. 52). La tradition du benfuku a continué jusqu’à la fin de l’ère Edo au XIXe siècle) (ibid.). En parallèle, des produits ont également été échangés. La liste des produits provenant du Japon comprenait la soie, le lin, des métaux et l’huile de camélia (Tôno, 2007, p. 147-149), et parmi les produits provenant de la Chine, il s’agissait de livres, d’objets d’art, de produits végétaux et d’animaux (ibid., p. 157). Puisque peu d’artisans chinois ont voyagé au Japon, la transmission directe des techniques était difficile. Par conséquent, les Japonais ont dû apprendre soit sur place, soit via les produits importés (Tôno, 1988, p. 84).
1.2. Le bouddhisme et l’empereur Shômu
La culture Tenpyô a été fortement influencée par le bouddhisme. Ici aussi, la présence de la Chine des Tang était importante, comme l’indique la présence de moines dans la délégation japonaise envoyée en Chine. Les traces internationales de cette période se trouvent encore aujourd’hui dans l’architecture, les statues bouddhiques ou encore les peintures dans les temples de Nara. Dans le temple Kôfuku-ji 興福寺, les huit divinités protectrices 八部衆立像 représentent un ensemble de dieux indiens, reconvertis au bouddhisme. Les deux toraijin Shôgun Manpuku 将軍万福 et Hata Ushikai 秦牛飼 sont considérés comme auteurs de ces sculptures.
L’adoption du bouddhisme par l’empereur Shômu est particulièrement forte. C’est d’ailleurs lui qui a établi le temple Tôdai-ji : tout a commencé quand l’empereur a perdu son enfant, prince héritier, à peine âgé d’un an. Afin de commémorer le défunt, l’empereur a envoyé neuf moines au futur Tôdai-ji. De nombreuses catastrophes naturelles et épidémies marquent par ailleurs son règne, telles que la variole, entraînant la disparition de nombreux nobles et hauts fonctionnaires et plongeant le peuple dans la famine qui en a résulté. En quête de stabilité pour sa nation, l’empereur a approfondi ses connaissances du Kegonkyô 華厳教, sutra de l’école bouddhique Kegon 華厳宗. Ainsi, l’idée de la construction d’un grand Rushana-butsu 廬舎那仏 (Bouddha Rushana), symbole ultime de l’école Kegon, est née de l’empereur Shômu.
En 747, la construction du grand Bouddha a commencé sur le terrain du Tôdai-ji. Ce grand projet sans précédent a été réalisé notamment grâce à la contribution des artisans venant de la péninsule coréenne. Parmi eux, Kuni no Kimimaro 国公麻呂, descendant d’un bureaucrate de Paekche 百済, est devenu le responsable des travaux (Ueda, p. 217). Durant la construction, une bonne nouvelle, inattendue, est annoncée : de l’or a été découvert dans la région du Tôhoku. La statue devait être laquée d’or, car Rushana-butsu est un bouddha qui brille sur l’univers, mais à cette époque on pensait que l’or n’existait pas au Japon. Ravi, l’empereur Shômu a même changé le nom de son ère, Tenpyô 天平, en Tenpyô kanpô 天平感宝, en ajoutant les caractères 感 (émotion) et 宝 (trésor) (Murakami, 2001, p. 144-145). Il a ensuite obtenu un grade bouddhique et cédé son trône à sa fille Abe no naishinnô 阿倍野内親王 (princesse Abe).
Le 9 avril 752, la cérémonie d’ouverture des yeux du Grand Bouddha a été organisée, même si seul le visage de la statue était pour l’instant laqué d’or et que le siège du Bouddha était encore en construction (Sakaehara, 2003, p. 16). Pour cette journée tant attendue, l’empereur retiré Shômu semble avoir souhaité ouvrir lui-même les yeux de son Bouddha Rushana, mais ce rôle a été confié à Bodai Senna 菩提遷那, moine indien, venant des Tang. Un autre moine, chinois, Dôsen 道璿, a aussi été chargé d’un rôle important dans la cérémonie. L’ambiance festive a duré toute la journée. Les musiciens et les artistes ont joué des pièces japonaises, mais également des pièces coréennes, chinoises et vietnamiennes (Morimoto, 2018, p. 125-126). L’événement religieux fêté dans une ambiance multinationale correspond à l’image de la culture Tenpyô.
Le fait que des moines venant de la Chine ont exécuté la cérémonie du Grand Bouddha montre l’importance de ces étrangers dans le bouddhisme de cette époque. En effet, si le gouvernement Meiji au XIXe siècle a invité de nombreux conseillers occidentaux, notamment dans le domaine des sciences et techniques, pour moderniser le pays, la cour de Nara du VIIIe siècle a invité de nombreux moines et savants d’Asie. Commençons par Ganjin 鑑真 : sa venue a été organisée après que deux moines japonais du temple Kôfuku-ji, Yôei 栄叡 et Fushô 普照, se sont rendus à Yangzhou 揚州 pour l’inviter dans le but de développer le bouddhisme au Japon. Le désaccord de ses disciples ajouté à l’arrivée de tempêtes a empêché dans un premier temps le voyage de ce grand moine, mais douze ans après la première tentative, Ganjin est enfin arrivé au Japon en 753. L’équipe de Ganjin était multinationale. Annyohô 安如宝 n’était pas chinois comme son maître, mais probablement originaire d’Iran, et Gunpôriki 軍法力 venait d’Indochine (Tôno, 2007, p. 142).
Dès son installation à Nara au temple Tôdai-ji, Ganjin a conféré le bosatsukai 菩薩戒 (commandement de bodhisattva) à l’empereur retiré Shômu, à son épouse impératrice Kômyô 光明皇后 ainsi qu’à leur fille empereur femme Kôken 孝謙天皇, entre autres. Plus tard, Ganjin s’est installé en créant son propre temple. Le nom du temple aujourd’hui, Tôshôdai-ji 唐招提寺, contient les caractères 唐 (Tang) et 招提 (temple). C’est d’ailleurs son jeune disciple dévoué Annyohô qui a pris sa suite après sa mort à la tête du temple Tôshôdai-ji (Saito, 1966, p. 89).
Parmi les savants étrangers, Enshinkei 袁晋卿 n’avait même pas vingt ans quand il est arrivé à Nara en 734, à bord d’un bateau de retour de la délégation japonaise dans la Chine des Tang. Le jeune Chinois a été nommé maître de prononciation chinoise 音博士 de l’académie impériale 大学寮. Plus tard, il a reçu un nom de famille japonais, Kiyomura Sukune 清村宿禰 (Tôno, 2007, p. 141). Enfin, Ri Mitsuei 李密翳 était persan. D’après la Suite des chroniques du Japon (Shoku Nihongi 続日本紀), il est arrivé en 736 au Japon avec la délégation japonaise de retour de Chine. Sa carrière reste inconnue, mais l’empereur Shômu lui a donné un certain grade. Malgré la limite des échanges internationaux, la nationalité des personnes invitées était donc variée. Ces étrangers ont apporté leurs connaissances spécialisées notamment à la demande de la cour japonaise, mais aussi leur propre culture, comme on le constate à travers les objets préservés dans le Shôsô-in.
2. Le Shôsô-in
2.1. Les offrandes de l’impératrice Kômyô
L’empereur Shômu s’est éteint le 2 mai 756. Le 21 juin, l’impératrice Kômyô, épouse de l’empereur, a réalisé une première offrande au temple Tôdai-ji composée d’objets personnels de son époux et de médicaments, accompagnée d’une liste détaillée de ces objets. Dix-sept autres temples semblent avoir également reçu une offrande, mais les objets étaient moins nombreux que ceux déposés au Tôdai-ji. L’impératrice Kômyô a fait trois autres offrandes au temple Tôdai-ji (le 26 juillet 756, le 24 août de mois bissextil 757, et le 1er juin 758), avant de réaliser sa cinquième et dernière offrande le 1er octobre 758.
Ces objets confiés au temple ont été conservés dans le bâtiment qu’on appelle aujourd’hui Shôsô-in 正倉院 ou Shôsôin-shôsô 正倉院正倉. Cet entrepôt, qui a pu être conservé jusqu’à nos jours, mesure 33 m de longueur, 9,4 m de largeur et 14 m de hauteur (Figure 2). L’intérieur est divisé en trois sections, séparées par des murs. Leur accès se fait par la porte située devant chaque pièce, ce qui assure l’indépendance des trois espaces, appelés hokusô 北倉 (section nord), chûsô 中倉 (section centre) et nansô 南倉 (section sud). Chaque section est composée de deux étages communiquant par un escalier. La construction a été achevée au plus tard en 759 (Sugimoto, 2008, p. 7). Les sections nord et sud ont été bâties suivant la méthode traditionnelle de bois empilés et de poutres triangulaires (azekurazukuri 校倉造), tandis que la section centrale a été construite avec des planches de bois (itakura-zukuri 板倉造).
Figure 2 - Vue de face du Shôsô-in
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2.2. Augmentation de la collection
Au fil du temps, d’autres objets ont été ajoutés dans la collection du Shôsô-in : les objets utilisés lors de la cérémonie d’ouverture des yeux du Grand Bouddha, les objets appartenant au Tôdai-ji, y compris les objets du quotidien. Certains d’entre eux, qui ont été probablement stockés sans intérêt particulier à l’époque, ont obtenu une valeur historique avec le temps. Lors de l’exposition annuelle de 2019, un extrait des registres de foyer 戸籍 et une facture de nourriture figuraient par exemple dans la sélection.
Les œuvres, composées aujourd’hui de neuf mille articles, sont très variées. Selon l’usage, les objets sont classés en quatorze groupes (Sugimoto, 2008, p. 24-25) :
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l’ameublement (paravents, tapis, miroirs, etc.),
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la papeterie,
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les instruments de musique,
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les objets de divertissement (jeu de fléchettes, jeu de planches, etc.),
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les objets bouddhiques,
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les objets utilisés lors d’événements saisonniers,
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les armes et l’harnachement des chevaux,
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les vêtements et les accessoires,
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la vaisselle,
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les médicaments, les épices et le bois de santal,
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les outils de menuiserie,
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les livres, les documents et les cartes,
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les objets de rangement (caisses, sacs, emballages, etc.),
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les matières diverses (tissu en lin, perles en verre, matières pour la poterie, etc.).
Contrairement à l’image exotique de la collection du Shôsô-in, la plupart des œuvres du Shôsô-in ont été fabriquées au Japon. Le reste provenait de la péninsule coréenne ou de Chine, ou a été créé au Japon suivant la méthode de fabrication de ces deux régions. Enfin, quelques œuvres qui sont arrivées probablement en passant par les villes chinoises, possèdent des caractéristiques de l’Inde, de l’Iran, de la Grèce, de l’Égypte, de Rome, en termes de forme, de décor ou de style (ibid., p. 28).
2.3. La conservation des œuvres
Les trésors confiés par l’impératrice Kômyô ont été conservés dans la section nord du Shôsô-in, dont l’ouverture de la porte était possible uniquement sous l’autorisation d’un empereur (chokkyo 勅許). La section nord a été appelée chôkufûsô 勅封倉, « entrepôt du scellé de l’empereur ». Parmi les objets de cette section, les médicaments ont été fréquemment ressortis pour être consommés et ont finalement été transférés dans la section centrale, probablement pour y avoir accès plus facilement. Une fermeture plus stricte de cette section centrale selon le système de chôkufûsô a été appliquée vers le XIIe siècle. La section sud contenait les biens appartenant au temple Tôdai-ji, ainsi que les objets utilisés lors de la cérémonie de l’ouverture des yeux du Grand Bouddha en 752. Cette section a été administrée par des moines (gôfûzô 綱封蔵, « entrepôt du scellé monacal ») de la fin du VIIIe siècle au XIXe siècle.
Lors de la réouverture du pays au XIXe siècle, le nouveau gouvernement japonais a placé l’empereur et la famille impériale au centre de l’État. Le shintoïsme est devenu la religion nationale. En 1868, le gouvernement a publié le décret de séparation du shintoïsme et du bouddhisme 神仏分離令. L’idée d’abolition du bouddhisme et des religions populaires (廃仏毀釈) a ébranlé très fortement la société japonaise. On a exigé des moines qu’ils changent de métier. Des temples bouddhistes ont été détruits et des objets bouddhiques ont été abandonnés ou vendus à des collectionneurs japonais et étrangers. Face à un tel désastre inattendu, le gouvernement a décidé de soutenir le bouddhisme en protégeant ses biens. L’enquête du Shôsô-in en 1872 a été menée dans le cadre de la protection des biens culturels. La gestion du Shôsô-in par le temple Tôdai-ji est passée sous la responsabilité de l’État.
Pendant des siècles, les trésors ont été mélangés dans les trois sections. Les objets, bien que touchés par le vieillissement naturel par le temps, ont pu être préservés par la politique stricte d’ouverture. De plus, l’entrepôt n’a pas été gravement endommagé par des catastrophes naturelles ou humaines (Iida, p. 216). Après la guerre, deux nouveaux bâtiments ont été construits dans le but de protéger la collection du Shôsô-in contre l’incendie, la pollution de l’air, les changements de température et d’humidité. Aujourd’hui, les objets sont stockés dans ces bâtiments en béton armé, équipés d’un système d’air conditionné, et l’étiquetage indiquant les lieux d’origine de chaque objet a été conservé : le Nishi-hôko 西宝庫 (Trésor ouest) (Figure 3) a récupéré les objets du Shôsô-in, et le Higashi-hôko 東宝庫 (Trésor est) quant à lui contient les objets en cours de traitement ainsi que les textes bouddhiques qui étaient longtemps préservés dans le bâtiment Shôgo-zô 聖護蔵.
De nos jours, la conservation, les études, la reproduction et l’organisation des événements comme l’exposition annuelle sont gérées par l’agence de la maison impériale (kunaichô 宮内庁). Sur le site web du Shôsô-in (https://shosoin.kunaicho.go.jp/search), le catalogue en ligne permet de voir des photos de chaque objet et d’avoir accès à des informations détaillées sur le lieu d’origine, l’usage et la section d’entreposage, entre autres.
L’ancien Shôsô-in, aujourd’hui vide, a été classé comme kokuhô 国宝 (trésor national) en 1997, et depuis 1998, il fait partie du patrimoine culturel de l’Unesco en tant que « monument historique de l’ancienne Nara ».
Figure 3 - Bâtiment Trésor ouest
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3. La valeur historique des trésors impériaux
3.1. Pouvoir en binôme
Lorsqu’on parle du Shôsô-in et de sa longue histoire, la présence de l’impératrice Kômyô nous semble déterminante. Asukabehime 安宿媛, ou Kômyôshi 光明子, de son surnom, était une fille du clan Fujiwara. Son père Fujiwara no Fuhito, puissant homme politique, a réussi à établir le système des codes (ritsuryôsê 律令制) en matière de législation et d’administration. Il s’est également approché des empereurs en mariant son autre fille, Miyako 宮子, à l’empereur Monmu 文武天皇, qui a donné naissance au prince Obito 首皇子, futur empereur Shômu. Après le mariage avec le prince Obito, Kômyôshi est ainsi la première personne d’origine non impériale qui a obtenu le titre d’impératrice (kôgô 皇后). Le binôme composé de la famille impériale et du clan Fujiwara semble être un objectif de l’impératrice. À la fois fille du clan et épouse de l’empereur, elle occupe symboliquement une position équilibrée qui se retrouve dans le choix de sa dernière offrande au temple Tôdai-ji à la mémoire de son mari. En effet, elle a choisi un ensemble de paravents ornés de calligraphies de son père Fuhito. Par ses offrandes, sa volonté d’assurer la pérennité impériale en collaboration avec le clan Fujiwara a été matérialisée via des objets qu’elle a sélectionnés afin qu’ils soient conservés pour toujours (Sugimoto, 2008, p. 94). L’impératrice agit en protectrice de son neveu, Fujiwara no Nakamaro 藤原仲麻呂. Déjà assez présent quand l’empereur Shômu était encore en vie, Nakamaro est proche de l’empereur femme Kôken, fille de l’empereur Shômu et de l’impératrice Kômyô. L’empereur femme Kôken, jadis princesse Abe, a été nommée comme princesse héritière pour la première fois dans l’histoire des empereurs du Japon (Kasahara 2001, p. 123 ; Takamori 2021, p. 124-125). Cependant, l’équilibre du trio – l’empereur femme Kôken, sa mère et Nakamaro – ne résiste pas, probablement à cause de l’excès d’ambition de Nakamaro. Il persuade en effet l’empereur de déshériter le prince héritier Funado-ô道祖王 et de nommer Ôi-ô 大炊王 comme nouveau prince héritier. L’épouse du prince étant la veuve de son propre fils, Nakamaro réussit à s’approcher une fois encore du pouvoir impérial. L’année suivante, quand l’empereur femme Kôken a cédé le trône au prince, qui est devenu l’empereur Junnin 淳仁, Nakamaro obtient le plus haut grade à la cour ainsi qu’un nouveau nom, Emi no Oshikatsu 恵美押勝. Sa gloire a ensuite été assombrie par la mort de sa protectrice, l’impératrice Kômyô, et l’apparition du moine Dôkyô 道鏡 auprès de l’empereur femme retiré Kôken. Menacé d’affaiblissement, Nakamaro se révolte contre la cour. En réaction, le 11 septembre 764, l’empereur femme retiré Kôken reprend la main et tente de maîtriser la situation en envoyant des soldats. Le même jour, elle décidé de créer quatre statuts de rois protecteurs 四天王 en contrepartie de la victoire contre Oshikatsu. La construction du temple Saidai-ji 西大寺 a commencé ainsi. La similitude entre le nom du temple Saidai-ji (西 « ouest » et 大寺 « grand temple ») et le nom du temple Tôdai-ji 東大寺 (東 « est » et 大寺 « grand temple »), construit par son père, est significative (Kaneko, 2003, p. 176). Comme son père qui avait souhaité sauver son règne par la miséricorde du Bouddha Rushana, a-t-elle souhaité assurer ainsi la stabilité de sa situation ? En 2009, les fouilles sur le site du temple Saidai-ji ont permis de découvrir des morceaux d’un pot de porcelaine datant de 768 environ. La céramique glaçurée bleue-verte semble avoir été fabriquée dans le sud de l’Irak d’aujourd’hui. D’après une étude, le pot a été offert par le royaume coréen de Silla en guise de cadeau diplomatique (Kôchi, 2014, p. 442). Une autre trace de la Route de la soie a été ainsi découverte en dehors du Shôsô-in.
La conviction déployée par l’impératrice Kômyô pour assurer la pérennité du règne impérial soutenu par le clan Fujiwara ne semble pas être partagée de la même manière par sa fille. Lors de la révolte d’Oshikatsu en 764, celle-ci n’a pas hésité à faire ressortir la plupart des armes du Shôsô-in. Dans la longue histoire du Shôsô-in, elle est la seule personne à avoir utilisé des trésors de façon aussi urgente. En 767 et 768, à la faveur d’un retour à une situation pacifiée, elle écarte l’empereur Junnin et remonte sur le trône pour la deuxième fois. L’empereur femme Shôtoku 称徳天皇, nouveau nom pour son second règne, fait des offrandes à l’occasion de ses visites au temple Tôdai-ji, dont un vase en argent. Du fait de sa très grande taille (environ 43 cm de diamètre), le vase semble avoir été utilisé lors de la cérémonie d’ouverture des yeux du Grand Bouddha (Yoshizawa, 2017, p. 20). Dans sa vie politique, Shôtoku continue à s’appuyer sur le moine Dôkyô. Elle s’est éteinte en 770.
3.2. Des admirateurs des trésors du Shôsô-in
De nombreuses personnes au pouvoir ou proche du pouvoir ont été attirées par les trésors du Shôsô-in et cela même si les portes de l’entrepôt étaient strictement fermées. En 762, Dôkyô, moine favori de l’empereur femme Shôtoku, à un moment où il avait encore une position importante à la cour, a emprunté un paravent conservé au Shôsô-in avant de le retourner deux ans plus tard. Certains empereurs, qui géraient l’ouverture de l’entrepôt, ont aussi tiré avantage de leur position. En 778, l’empereur Kônin 光仁天皇 a emprunté deux instruments de musique biwa 琵琶. En 1198, l’empereur Tsuchimikado 土御門天皇, quant à lui, a fait ressortir des habits et des couronnes pour sa cérémonie d’avènement. L’empereur Gosaga 後嵯峨天皇 a aussi emprunté des couronnes et des habits pour son avènement, mais une couronne a été endommagée sur le chemin du retour (Hashimoto, 1988, p. 38).
Le comportement du shôgun Ashikaga Yoshimasa 足利義政 qui s’est rendu au Shôsô-in en 1469 était beaucoup plus audacieux. Intéressé par deux bois de santal, il en a découpé quelques morceaux. L’un de ces bois, Ôjukukô 黄熟香, est un bois d’Aquilaria infiltré de résine (jinkô 沈香). Il est plus connu sous son autre appellation Ranjataï 蘭奢待, composée de trois caractères qui cachent les caractères 東大寺 (temple Todai-ji).
Cet important bois de santal, de 1,56 m de longueur et de 11,6 kg, semble être venu de la zone montagneuse traversant le Viêt-Nam et le Laos aujourd’hui. Au 8e siècle, des bois parfumés ont été utilisés lors de cérémonies bouddhiques, mais ils étaient également consommés en tant que médicaments (Tôno, 1988, p. 90-91). Au XVe siècle, quand Yoshimasa est venu à Nara, l’usage du bois de santal était totalement différent. En effet, les nobles, les guerriers et les personnes fortunées ont activement pratiqué l’art de l’encens. Il est facile d’imaginer que Yoshimasa n’a pas pu résister à la grandeur de ce bois doté d’une valeur impériale. Oda Nobunaga 織田信長 a suivi l’exemple du shôgun Ashikaga. Au XIXe siècle, l’empereur Meiji 明治天皇 a également procédé à la coupe du fameux Ranjatai. Aujourd’hui, des bandes de papier indiquant l’emplacement des prélèvements réalisés par ces trois personnes sont attachées sur le bois. Les traces de leur désir sont ainsi bien visibles (Figure 4).
Figure 4 - Bois de santal Ranjatai
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3.3. La protection des objets
Aujourd’hui, le nombre des œuvres conservées au Shôsô-in dépasse neuf mille articles. Toutefois, cent dix objets seulement sont directement liés aux offrandes faites par l’impératrice Kômyô, alors qu’elle avait donné au moins six cents objets au temple Tôdai-ji. Où sont allés tous ces trésors ? Tout d’abord, l’impératrice Kômyô elle-même semble avoir retiré quelques objets qui ont été déplacés au temple Hokke-ji 法華寺, qu’elle a fait construire sur le terrain de son père Fujiwara no Fuhito (Sugimoto, 2008, p. 92-93). Les armes ont été ressorties par l’empereur femme retiré Kôken en 764, lors de la révolte d'Emi no Oshikatsu, comme nous l’avons vu plus haut. Quant aux médicaments, ils ont été consommés dès 756, année des premières offrandes faites par l’épouse de l’empereur Shômu.
En plus des objets liés à l’empereur Shômu, de nombreux articles du Shôsô-in semblent avoir été utilisés, remplacés ou perdus durant cette période de plus de 1 200 ans. À notre surprise, quelques-uns ont été même mis en vente. En 813, une corne de rhinocéros a été vendue à un homme politique, Fujiwara no -Otsugu 藤原緒嗣. En 820, les calligraphies chinoises d’Ôgishi 王羲之 (Wang Xizhi) et Ôkenshi 王献之 (Wang Xianzhi) ont été vendues à un acheteur inconnu. Au XIXe siècle, la vente de trois trésors de l’empereur Shômu a été tentée par un beau-fils de Kosugi Sugimura du musée impérial, inspecteur d’œuvres d’art, y compris celles du Shôsô-in (Tôno, 1988, p. 176-181).
Le Shôsô-in était en outre ciblé par des voleurs. En 1039, de l’argent de la section nord a été volé. Les voleurs, des moines, ont été arrêtés et l’argent a été retourné au Shôsô-in. En 1230, un moine a volé des miroirs pour les revendre, en vain. Il a été arrêté, mais les miroirs récupérés étaient endommagés. D’autres vols ont été commis en 1320 et en 1610.
Aujourd’hui, la sécurité de la collection est plus importante. La modernisation de l’environnement du Shôsô-in permet d’exploiter au mieux ses trésors. La vérification de l’état de la collection, appelée bakuryô 曝涼, est devenue annuelle depuis 1883. L’ouverture du Shôsô-in pour ce contrôle est très formelle. Au mois d’octobre, le messager de l’empereur arrive devant l’entrepôt. Après avoir ouvert plusieurs portes solides, on arrive devant une porte fermée avec une corde de lin, où se trouve le scellé de l’empereur (Figure 5). Il est composé de la signature de l’empereur enveloppée d’une feuille de bambou et d’un papier signé par le messager de l’année précédente, le tout fixé par une ficelle. La manière de ficeler se transmet oralement (Sugimoto, 2008, p. 202). Lors de l’ouverture, cette enveloppe en bambou est coupée avec des ciseaux. Une fois la porte ouverte, tous les objets sont inspectés, réparés et photographiés jusqu’à la fermeture de l’entrepôt à la fin novembre. L’exposition annuelle est organisée durant cette période. Le reste du temps, la collection du Shôsô-in est toujours à l’abri des regards, au même endroit, depuis plus de 1 200 ans.
Figure 5 - Scellée sur la porte du Shôsô-in
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Dans l’histoire de la Route de la soie, le rôle du Shôsô-in reste discret. Parmi la collection, il existe certes des objets qui ont un lien avec l’Asie centrale ou des zones plus lointaines. Dans les pages d’un manuel scolaire consacrées à la Route de la soie, on voit des objets du Shôsô-in tels qu’un bol en verre venant d’Iran ou un masque représentant un visage persan. Par ailleurs, de nombreux étrangers sont arrivés à la cour de Nara. Mais ces exemples restent minoritaires et l’influence de la Route de la soie au Japon nous semble être très faible par rapport à l’influence plus directe et importante de la Chine des Tang. Selon Tôno Hayuruki (2007, p. 186-189), le Japon dont la nature est marquée par le sakoku 鎖国 (fermeture du pays) a suivi une politique de tri de tout ce qui venait de l’extérieur. Une telle vigilance doit être liée au fait qu’il s’agit d’un pays insulaire. Le processus de naturalisation était sévère, mais une fois que l’entrée d’un objet, d’une personne ou d’une culture a été validée, ils ont fait partie intégrante du Japon. Certains trésors confiés par l’impératrice Kômyô ont dû suivre un tel parcours à travers le monde avant de parvenir à son mari, l’empereur Shômu. Ce qui compte aujourd’hui, c’est la valeur historique de la collection, quelle que soit l’origine de chaque objet. À part quelques mésaventures, l’ensemble des trésors ont survécu à une grande partie de l’histoire du Japon.





